Dalibor Frioux pour Brut, aux éditions du Seuil

Dalibor Frioux pour Brut, aux éditions du Seuil



Que faisons nous de notre excédent ? C’est ce qui détermine l’être humain. De ce postulat, Dalibor Frioux a tiré une uchronie particulièrement crédible, la situant en Norvège, ce petit pays ‘conservatoire des humanités’ dont la récente actualité a malheureusement donné encore plus de pertinence à ce premier roman. Rencontre avec Dalibor Frioux

 

Votre roman, « Brut », qui est une uchronie, sort en cette rentrée. Il semble que la triste actualité norvégienne braque les projecteurs sur lui. Vous sentez vous prêt à être un des phénomènes littéraires de la rentrée ?

Malheureusement, il y a cette tuerie dans l’actualité norvégienne. Mais, «  Brut » est un roman sur le pétrole, comme personnage principal, plus que sur la société norvégienne. Il résulte de ce sentiment qui, je crois, est assez bien partagé, d’un monde en déréliction.  La Norvège n’est qu’un lieu géométrique répondant à mon imaginaire. Elle est un lieu privilégié pour cristalliser tout ce que je voulais dire sur mon thème principal : le pétrole et sa place dans nos vies. Je ne suis même jamais allé en Norvège, pour tout vous dire. Mais j’ai beaucoup visité par internet.  D’autant plus que la Norvège ayant une politique de transparence, tout est accessible en deux clics.

Comment est née l’idée de ce roman ?

J’avais lu dans « le Monde » le portrait du philosophe que le Fonds souverain norvégien a mis à sa tête. Cet universitaire, propulsé à la tête d’un fonds d’investissement, pour en faire un fonds éthique, et qui va se retrouver avec un salaire exorbitant, des avantages, des voyages, au centre d’un monde qui a priori n’est pas le sien, m’a fasciné.  Je m’intéressais déjà aux énergies, à leur circulation et surtout au pétrole. Le Fonds norvégien repose sur les revenus du pétrole, il est même en passe de devenir le premier au monde, devant Abu Dhabi.  Et je me suis demandé comment une société pouvait vivre, se vouloir éthique en revendant cette saleté comme un bon dealer, tout en faisant attention de ne pas trop en consommer elle-même.

Vous dites cette saleté à propos du pétrole?

Demandez aux nigériens par exemple si ils trouvent que le pétrole est un produit noble. Depuis toujours, l’or noir est considéré comme assez sauvage, voire diabolique, il ne provient que de régions que les Grecs de l’Antiquité auraient qualifiées d’infernales. Il appartient au domaine de Pluton. Certains disent même que le buisson ardent de Moise serait une flaque de pétrole.  L’influence du pétrole sur notre monde me semble majeure et quasi sans limite.

Pourquoi  le pétrole ?

Le pétrole est véritablement l’énergie qui a changé le monde, mais on l’occulte, on ne le voit plus du tout . Nous avons une dépendance quasi métaphysique au pétrole. Le monde est habitué à une unité de base qui est l’explosion, dans les moteurs, qui  s’est répandue avec une densité phénoménale sur notre planète, comme odeur, comme bruit, comme puissance. On parle du nucléaire, mais il n’a pas créé une société à l’échelle mondiale, alors que le pétrole est un fait social mondial. Il est partout, ne- serait ce que dans cette pâte à modeler pour adultes qu’on appelle le plastique. Or comme beaucoup, j’ai le sentiment de la fin d’une époque, de la fin de la dépense énergétique à tout crin.

Alors, pourquoi une uchronie en Norvège ?

J’ai commencé le roman il y a 4 ans maintenant, il est terminé depuis un an. Ma problématique principale, mon interrogation personnelle était : comment gérer l’excès ? Nous sommes habitués à stocker, comme des animaux, mais nous consumons  aussi, c’est ce qui fait de nous des êtres humais. La Norvège est un Etat peu enclin à l’ostentation et qui n’a donc pas les exutoires préétablis que nous connaissons tous pour consumer ( armée, politique de prestige et influence). Comment peuvent-ils donc faire pour se débarrasser de la part maudite du pétrole ? Leur seule possibilité est  de l’enfermer dehors, au sens éthique et universel. De plus, la Norvège telle que je la dessine est un conservatoire des idéaux humanistes occidentaux, une sorte de dernier flambeau dans la nuit. Or pourquoi peut-elle se permettre d’être ce flambeau ? Parce qu’il est allumé par les revenus du pétrole.  Je me suis beaucoup interrogé sur cette hypocrisie et finalement, le roman se termine sur l’avènement d’un régime quasi-fascisant construit par des femmes et des handicapés. Bref, ce roman répond à un questionnement sur nos idéaux politiques : ne sont-ils pas dus  plus à notre énergie qu’à nos idées ?

Pouvez vous développer cette interrogation pour nous ?

La pratique la plus universelle a pendant longtemps été l’esclavage ou la division en castes, c’est sur l’inégalité que ce sont construites nos sociétés. Aujourd’hui avec le pétrole, on a des équivalents-esclaves ? Finalement, une société égalitaire serait-elle  possible sans un substitut des inégalités qui permet une sorte de lévitation politique comme dérivée d’une lévitation énergétique. Nos idéaux politique ne sont il pas le résultat de cette contingence énergétique ?

Vous vous référez dans l’exergue à Georges Bataille, notamment à ‘la part maudite ‘. Celui-ci met en valeur la fabuleuse énergie du soleil dans cet ouvrage. Est-ce pour cela que vous faites nommer par un de vos personnages un gisement de pétrole « Soleil Noir » ? Vous êtes intéressé par cette philosophie de la dépense pure ?

« Soleil noir » était un des titres possibles du roman, mais nous l’avons écarté à cause de sa proximité avec le chef d’œuvre cinématographique «  Soleil vert » où le héros découvre que la nourriture distribuée à tous est composée de cadavres recyclés. Pourtant il y a des points communs. Par la circularité du pétrole, on en vient à se recycler les uns les autres et finalement à se bouffer les uns les autres aussi. Effectivement, on peut penser à la dépense pure, au potlach,  quand on voit Savannahorg, le potager éco responsable que la Norvège de « Brut » crée en plein Nigéria. Quand on ne peut plus consumer matériellement, il faut quand même que ça crame, pour la gloire.

Vous mettez en scène un repli identitaire dans un pays qui a pourtant tout et qui n’ a même pas d’ennemi. Pouvez vous nous l’expliquer ?

Comme je le disais précédemment, la Norvège de «  Brut » est un conservatoire. Pour conserver ses valeurs humanistes, il faut être caché. Le bonheur ne semble possible que si l’on est que quelques-uns. C’est une tendance réelle de cette société. Par exemple, Anders Behring Breivik, ce fou qui a commis cette tuerie cet été en Norvège, qui a tiré sur l’avenir de son propre pays, pense que les idéaux norvégiens ne peuvent pas être compris par l’étranger et parle ‘ d’importation d’électeurs’ . Ce pays avait jusque là été protégé des soubresauts et des hoquets de l’histoire, mais pour ce faire, il doit se particulariser, devenir de plus en plus petit, de plus en plus caché.  Son isolationnisme se nourrit des malheurs du monde. Et c’est aussi là que réside son hypocrisie. La Norvège a ce caractère hypocrite, cette part obscure. Par exemple, il est véridique que la Norvège a refusé de prendre part à la mise en place d’un fonds par l’Equateur pour la non exploitation de leur pétrole. Cela serait se tendre un miroir dans lequel elle n’a pas envie de se voir.

La Norvège n’est elle pas pourtant un pays de transparence ?

Cette tyrannie de l’ouverture révèle une grande hypocrisie. Elle rend tout équivalent comme si rien n’était caché.  Dire que tout est transparent, c’est la meilleure façon de faire oublier ce qui est caché.

Dans votre roman, l’environnement social, le décorum de la vie est transparent alors que vos personnages sont repliés, cachés dans leur motivation, leurs envies. Est- ce intentionnel ?

La Norvège de « Brut » est l’image d’un pays qui se veut lui-même exemplaire et se pose en retrait pour juger le monde. Mes personnages  sont comme eux. Prenons l’exemple de Jensen, il  est vice président de ceci, vice de cela. Il est toujours dans l’ombre dans le retrait. Henrik Larsen lui est comme dépossédé des conséquences de ses actes et Katrin se contente de jouir de la situation, elle ne veut pas en connaitre les conséquences. Pour elle, tout est dans une façon de compartimenter et de donner une certaine étanchéité.  Le personnage de Larsen est inspiré d’une réalité. Je me suis demandé comment se retrouver sous les projecteurs pouvait ne pas être incompatible avec une certaine naïveté d’intellectuel. Mais, je le répète, je n’ai pas de relation ou de contact avec la Norvège réelle, j’aime la Norvège fantasmée et future, celle qui est dans « Brut ».

Votre uchronie débute par une série d’attentats que vous nommez «  Black February », vu par Katrin, jeune norvégienne alors top model. Puis, nous sommes transportés bien après ces catastrophes, nous retrouvons Katrin dans un monde que l’on aurait pu penser devenir apocalyptique mais qui est resté le même. Parlez nous de Katrin.

Lors de cette série d’attentats que j’imagine « Black February », Katrin a une crise de panique abstraite, une peur des heureux du monde qui voient s’ouvrir l’abime sous leurs pieds. Elle a alors un mouvement de déni et se jette dans une course à la jouissance. Mais, ce n’est pas qu’imagination, j’ai l’impression que nous y sommes, nous avons le pressentiment que nous ne faisons que corriger marginalement une trajectoire qui nous mène dans le mur, et notre maxime comme celle de Kathryn semble être « Après moi le déluge ». Kathryn, elle, ne veut même pas voir le déluge, elle est dans une position de jouisseur. Mais elle a son contrepoint dans le roman en la personne de la chef du parti populiste qui s’apprête à remporter les élections.

Avez-vous imaginé vos personnages comme des contrepoints les uns des autres ? Des entités qui incarnent des concepts ?

Tout ce que je savais, c’est que je voulais un personnage de philosophe écartelé, un personnage double de femme, Kathryn la mère jugée par sa fille Sigrid, et le personnage de Jensen. Jensen cet homme d’affaires voulant rentrer au comité Nobel , a son pendant  avec Geir le plongeur.L’un est l’eau vive, l’autre l’eau sombre, mais ils sont les deux faces d’un même problème.  Jensen, dans cette société qui se féminise et qui vieillit est en pleine crise de panique, il replonge dans son histoire, c’est la rançon de sa quête de pouvoir, et ainsi il intensifie tous ses actes pour se sentir vivant. Geir quant à lui, est un peu la figure du Christ de cet évangile « Brut ».

Les objets ont un rôle important dans votre narration.

Ils m’étaient utiles pour décrire une société qui est pleine comme un œuf. L’exemple est la maison de Kathryn qui ne laisse pas de place aux mouvements de la vie. C’est plus profondément aussi un parti pris d’anti psychologisme. Je pense qu’avant d’être déterminé par des sentiments nous le sommes par notre environnement. Je crois peu au libre arbitre. Aussi je m’inspire d’un environnement matériel très concret et j’explore la façon dont cela pèse sur l’âme humaine qui finalement est malléable et creuse.

Comment avez-vous conçu cette œuvre-continent finalement ?

IL y a une part de naïveté dans la création. J’avais des aspirations philosophiques mais je voulais qu’elles débouchent sur de l’esthétique, de la littérature. Je suis inspiré par des concepts mais satisfait par des métaphores. J’ai crée un laboratoire philosophique à partir de documents vrais comme le personnage d’Henrik ou l’histoire d’indemnisation des plongeurs. Finalement c’est un roman plutôt paranoïaque. J’y ai mis l’intrigue classique de quelqu un qui veut, qui a un objectif à atteindre . Mais ce qui m’intéresse vraiment  c’est mon personnage Pétrole. Je voulais carotter la société dans laquelle il vit, étudier son écosystème, un peu comme celui d’un animal. «  Brut » est une radiographie lente, une intrigue plus en spirale qu’en trajectoire, mes personnages sont des points d’obstacle qui permettent d illuminer le tableau.

Pour finir, quels sont les romans qui vous inspirent ?

J’aime beaucoup « Moby Dick » pour la présence lancinante des éléments et leurs effets hallucinogènes. Il y a ce caractère obsessionnel du thème, ce vampirisme, cette obsession de la métaphore. C’est aussi ce que j’ai voulu pour « Brut » une métaphore-pieuvre du pétrole. J’aime les romans de l’énergie primaire, des romans de quête un peu monstrueux. Par exemple, «  l Amant de Lady Chatterley », ce roman symboliste sur la fertilité me  touche beaucoup. J’aime aussi la méditation métaphysique sur le rapport à la nature d’ Aldo Leopold dans « l’Almanach d’un comté des sables ».

 

 

 

 



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