Hélène Frappat pour Inverno

Hélène Frappat pour Inverno

 En plein été, nous avons lu et aimé Inverno. Ce nouvel opus  est un voyage en train dans le temps où L, Bérengère et Emmanuelle, les héroïnes vont vivre leurs vies entremêlées, au rythme de la plume fluide et sèche de la romancière. Rencontre sensible avec Hélène Frappat.

 

Bonjour Hélène, Pourquoi un roman dans un train ?

L’idée d’INVERNO m’est venue dans un train. J’adore les gares, j’aime l’idée des rêveries que produit le train, cet espace transitoire entre deux lieux, deux temps, à l’image de l’écriture qui, pour reprendre le titre du texte de Nathalie Sarraute, se situe « entre la vie et la mort ». Lorsque Bérangère, l’un des personnages d’INVERNO,  couche avec des hommes dans le compartiment d’un train, c’est un peu comme si elle n’avait jamais trompé son mari, puisque tout est advenu dans cette sorte de deadzone. Cela peut paraitre un cliché, mais j’aime les clichés, littéralement, pour leur puissance d’image (photographique). Je voulais dans ce roman démultiplier les histoires de trains. En outre, ce qui m’intéressait, c’était de déployer le récit sur le sentier tortueux de la mémoire et de ses trahisons, je tenais à ce qu’il y ait des « peut-être », du conditionnel passé… Or le train est une image physique de  la temporalité.

Ce roman, comme vos précédents, interroge beaucoup la mémoire que vous liez à la trahison.

C’est une véritable question pour moi puisque j’ai très peu de mémoire. Le besoin de remplir des blancs, des vides,  fait sans doute partie de ma vocation d’écrivain.

On a l’impression que vous écrivez au fil de l’eau, comme si vous cherchiez une réponse dans vos personnages.

J’écris comme je vois un film au cinéma : j’ouvre les yeux dans le noir. J’écris à l’aveuglette, avec des images dans la tête. Le récit, ce sont des gros plans, des détails, des objets qui surgissent comme, dans INVERNO, la nappe à carreaux rouges et blancs qui fait partie d’un décor invisible mais en fait révèle un conflit et une opposition de classes.

Comment travaillez vous ?

En aveugle! Pour les trois romans précédents, j’étais partie d’une question spéculative. La question du secret est mon obsession. Mais INVERNO me semble être un livre encore plus secret que les autres et je n’en ai moi-même pas percé le secret… J’aime qu’un récit soit accompagné d’un certain secret, c’est pour moi une forme de morale du récit, dans la mesure où il préserve le mystère des personn(ag)es. Je trouve malhonnête de faire semblant d’avoir le dernier mot sur les choses. Les romans où l’on nous vend la résolution d’un secret me dégoûtent. Regardez le charme tenace des romans d’Agatha Christie : il provient de l’écriture, pas de la résolution des énigmes.  C’est la même chose dans « Une femme disparait » d’ Alfred Hitchcock, un de mes films préférés, auxquels j’ai beaucoup pensé en écrivant INVERNO, et pas seulement parce que le film se passe presque entièrement dans un train.  Pour INVERNO, je suis partie des rêveries qu’on a  quand on part rejoindre quelqu’un qui nous attend dans une gare. On rêve de cette personne pendant le trajet et on a peur qu’elle ne corresponde pas à l’image que notre rêverie s’en est faite. J’ai aussi pensé à l’un de mes écrivains préférés, Anne Tyler, et à son récit de voyage en voiture dans «  Leçons de conduite » (Breathing Lessons). Enfin, j’ai pensé aux trains si mystérieux, et aux noirs et blancs effrayants des tunnels…

Comment travaillez vous vos phrases ?

Le travail des phrases… C’est une obsession. Je travaille beaucoup en lisant à voix haute. La ponctuation surtout est essentielle, et personne d’autre que moi ne peut intervenir.  J’aime une forme de sécheresse du style, mais aussi une certaine forme de lyrisme : l’irruption du lyrisme dans la sécheresse, c’est précisément ce que j’admire chez un auteur comme Brett Easton Ellis. J’aime énormément cette phrase d’un roman d’Anne Tyler : « Il eut le sentiment que la vie était déchirante, un mot qu’il n’employait pas à la légère ». J’aime l’idée d’une forme épurée, mais avec parfois des digues qui sautent.  La littérature est un flux impersonnel qui nous traverse (les  écrivains russes parleraient de « la vie » ), et en même temps elle s’adresse à ce qu’il y a de plus intime. J’aimerais que l’on lise mes livres d’une traite parce qu’ils fonctionnent musicalement comme une chambre d’écho.

Pourquoi votre personnage principal n’a encore une fois pas de nom ?

J’ai relu « Rebecca » de Daphné du Maurier pour mon prochain roman, une sorte de roman gothique. La narratrice n’y a pas de nom ni de prénom. Je voulais faire ça, mais j’ai eu peur que l’on soit perdu, d’une manière qui ne m’intéressait pas. Alors finalement « elle » est devenue « L. » Je ressens de l’angoisse face à ce que l’on nomme « l’identité », je n’y crois pas beaucoup.  Vous connaissez le roman de Wilkie Collins «  No Name » ?

Non, navrée. Mais pour en revenir à INVERNO, c’est tout de même un roman sur le rapport avec ceux qui nous ont précédés, en l’occurrence Bérangère, la mère d’Emmanuelle.

C’est un livre traversé surtout par le sentiment d’amour et plus encore par l’obsession. Bérangère est aussi un fantôme. Et j’adore les histoires de fantômes, de morts vivants, de zombies, les romans  de Stephen King… Entre la vie et la mort : l’écriture se passe là. On ressent une sensation très étrange lorsque l’on écrit : certaines choses que l’on vit sont transformées en souvenir au moment même où on les vit.

Pourquoi ce titre INVERNO ?

INVERNO est un roman d’hiver, c’est pour moi la saison du souvenir. Et puis l’italien est comme une deuxième langue pour moi.

Le roman va de la jalousie à la libération, et pour vous ?

Il y a plusieurs types de jalousie. Je voulais radicaliser la jalousie jusqu’à la démasquer, presque dans son ridicule aussi. J’ai relu Anna Karénine, et la jalousie que ressent L. s’inspire lointainement de ses obsessions. L. est spectatrice dans la jalousie. Alors que la jalousie de Jean, c’est le vide, le soupçon. la peur qu’il ressent et qu’il inspire. La honte et la peur sont pour moi deux sentiments liés. Bérangère, elle, finit par se libérer, par choisir « une vie nouvelle », et j’avais aussi en tête de retracer, des années soixante à nos jours, une forme de libération d’un personnage féminin.

 

Inverno, d’Hélène Frappat , Actes Sud , ISBN 978-2-7427-9909-1, 16€, 140p 

 

Quatrième de couverture:

Un endroit où aller Inverno Pourtant, qui a goûté au poison ambigu et douceâtre de la nostalgie sait qu’elle ne nous lâche pas, déplaçant seulement le vague malaise, la jubilation secrète qui l’accompagnent, vers un autre objet, une autre vie, une autre ville.



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