Véronique Ovaldé pour des Vies d’oiseaux

Véronique Ovaldé pour des Vies d’oiseaux

Elle a l’écriture légère qui se pose sur les branches de nos sentiments, Véronique Ovaldé. En cette rentrée, elle revient avec «  Des vies d’oiseaux » et fait jouer sa plume sur les vies mélancoliques et passionnées de ses personnages,  Vida la mère et Paloma la fille, et leurs hommes Gustavo, Adolfo et l’inspecteur Taibo. Ne vous attendez pas à lire un polar au style magique, mais un roman ovaldien, sur les liens et le petit pas de côté qu’il faut avoir le courage de faire. Véronique Ovaldé nous parle de «  vies d’oiseaux » .


Vos précédents romans ont reçu de nombreux prix (Prix France Culture Telerama pour Et mon coeur transparent, Prix de Lectrices Elle, Prix Renaudot Lycéens, prix France Télévision pour Ce que je sais de Vera Candida). Est ce plus difficile d’aborder l’écriture d’un nouveau roman après avoir reçu ces prix ? y a-t-il une « pression », même involontaire, une peur de décevoir vos lecteurs (et la critique)?

 

Il n’est jamais confortable d’écrire un nouveau roman, de se plonger dans l’écriture d’un nouveau texte. Si vos romans ne reçoivent pas l’accueil que vous escomptez, s’ils n’arrivent pas à trouver leur lectorat, écrire un nouveau roman est très angoissant aussi. Le succès de mes précédents livres est une donnée que j’essaie de perdre de vue pendant l’écriture de mon roman ; afin qu’elle ne me paralyse pas, qu’elle ne m’emmène pas à un endroit où je ne voudrais pas aller. Cela demande une grande vigilance. Mais c’est très salutaire aussi de ne pas penser à ses lecteurs quand on écrit. De continuer son chemin quel qu’il soit. C’est après coup que vient la peur du jugement des lecteurs, des libraires et de la critique.

« On peut considérer que ce fut grâce à son mari que Madame Izarra rencontra le lieutenant Taïbo » : ainsi débute « Des vies d’oiseaux ». Avez vous d’abord pensé à cette phrase sans savoir comment se déroulerait le reste, comme cela a été le cas avec la première phrase de « Ce que je sais de Vera Candida » ?

J’ai d’abord écrit la scène du bison. J’ai su que tout était concentré dans cette scène originelle et violente. Et puis comme je sentais qu’elle était au cœur même du roman, je l’ai déplacée et je l’ai mise en son centre.

Les chapitres de votre roman sont autant de plans successifs assez brefs, chapeautés par un titre poétique et imagé. Pourquoi une narration aussi séquencée ?

C’est ainsi que les choses se mettent en place. Par saynètes. Comme des scènes que j’enfile les unes derrière les autres sur un lacet  pour former un collier – plus ou moins harmonieux.

D’ailleurs, pourquoi avez-vous commencé à donner ces titres de chapitre seulement à partir de Ce que je sais de Vera Candida, quand vos précédents romans n’en comportaient pas ?

J’ai infiniment de plaisir à intituler ces scènes. J’ai l’impression de donner des titres à des chansons. J’aime les contrepoints qu’elles offrent ; c’est la possibilité d’une lecture supplémentaire, elliptique, pointilliste.

Votre écriture est très sensuelle : odorat, toucher, vue, ouie… tous les sens sont presque stimulés, évoqués au fil des pages et des images qui se forment. Est ce calculé ?

Je me sers de tous mes sens pour rendre compte de l’endroit où je suis, où se déroule l’action et puis pour donner à voir un personnage. Pour permettre sa représentation. C’est très important pour moi cette manière de figurer le récit. Dans un lieu que j’invente, afin de le rendre vivant et crédible, j’ai besoin d’être la plus précise possible 

Il y a beaucoup de délicatesse dans le chapitre « La peau », même si c’est une scène très voluptueuse (et magnifique). Est ce votre vision de la sensualité féminine, ce mélange de pudeur et d’érotisme ?

Je suis heureuse que cette scène vous ait plu.

Je n’ai pas une vision générale de l’érotisme féminin. Ceci correspondait à la situation de cette femme qui pensait ne plus jamais faire l’amour avec un homme, qui avait renoncé à cette part d’elle-même, qui l’avait soigneusement mise de côté et qui pensait s’accommoder de cette absence. Ce qui me semblait important ici c’était l’inconnaissable, ce que l’on ne peut deviner de l’autre avant de le voir nu. C’est la mise à nu qui m’intéresse. L’intimité. Tenter de dire les choses crûment, poétiquement, précisément.

Le chat de l’ex-femme de Taïbo s’appelle Méthylène. Attachez vous une importance particulière aux noms de vos personnages, mêmes aux animaux ?

J’ai une passion pour les noms sonores, les noms étranges et imprononçables. Vida par exemple s’appelle Vida Gastorozu Izarra. Nommer les êtres est un acte sincère. Qui est déjà une possibilité de les connaître.

La magie est moins présente dans ce dernier roman, avec seulement quelques touches, comme le fantôme de Chili qui flotte dans les dernières pages. Souhaitiez-vous ancrer vos personnages dans une réalité plus tangible ?

C’est juste que le magique ici n’était pas de circonstance. Il y a des histoires où les anges s’invitent à notre table comme dirait Janet Frame. Et puis d’autres où le recours au magique est moins nécessaire, où l’onirique est plus ténu, plus délicat, moins visible.

Vida est totalement soumise à son mari Gustavo qui l’étouffe. Elle subit sa vie et se trouve « bien vivante dans sa tombe ». C’est une femme faible qui se laisse écraser par son mari. Un thème qui vous est cher ?

Vida est plus complexe qu’une simple femme soumise à l’autorité d’un époux qui lui imposerait sa loi. Mais cela dit les soumissions consenties, les émancipations et le prix à payer pour s’affranchir sont des thèmes qui me sont chers.

Ce qui me fascine c’est la façon dont on accepte une situation inacceptable : il ne faut parfois qu’un tout petit changement d’orientation, un minuscule changement de lorgnette pour décider d’y mettre fin.

Cependant Gustavo, le mari de Vida, ne se rend  pas  compte de sa violence. Il est pétri d’égoïsme et considère Vida comme un objet qu’il a modelé. Il en est fier. Pensez vous que cette violence souterraine soit plus dangereuse ?

Elle est plus pernicieuse, oui. Elle est discrète, policée, destructrice et acceptable socialement. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir établir une échelle entre les violences physiques et les violences mentales. C’est juste un problème de reconnaissance des autres

L’inspecteur Taibo a quelques points communs avec Itxaga, un personnage de « Ce que je sais de Vera Candida » : patience, douceur, calme. Il attend simplement que Vida vienne vers lui. Une façon de montrer que tous les

 

 hommes ne sont pas des monstres ?

 Oh je n’ai rien à montrer… il s’avère que certains personnages masculins sont des hommes très séduisants. Qu’ils ont parfois des qualités communes. Mais personnellement j’aime beaucoup Adolfo dans ce livre et c’est plutôt
une petite frappe…

Revenons aux personnages féminins. Par opposition aux femmes fortes de Vera Candida, Vida est plutôt faible, au début. Elle va lentement prendre comprendre qu’elle peut partir. Et le faire. C’est le roman d’une renaissance ?

 C’est un roman sur la nécessité de l’autre, un roman sur la liberté, l’amour et le champ des possibles qui nous paraît souvent plus restreint qu’il n’est en réalité. 

Vida reviendra à Irigoy, la « ville des chiens » où elle a grandi, tout comme Adolfo ou Paloma. Tout nouveau départ passe-t-il nécessairement par un retour aux origines ?

C’est juste que Vida avait oublié l’endroit des origines. Elle le dit au début du roman : « Mais qui saura d’où je viens ? » (ça a failli être le titre du livre en fait) Et qu’en oubliant cela elle s’était oubliée elle-même.

Vous évoquez les liens à la fois fragiles et forts qui unissent les mères à leurs filles, tout comme le nécessaire détachement de l’enfant et la souffrance qu’il provoque. Paloma veut, elle aussi, s’évader, quitter sa famille. Vous l’évoquiez déjà dans Vera Candida. Un besoin récurrent  ?

Le besoin de rompre et de partir est un besoin essentiel, me semble-t-il. En tout cas dans la relation entre les enfants et les parents. C’est très douloureux mais il me semble difficile de ne pas en passer par là. Toutes les formes de lien m’intéressent profondément.

 Finalement Vida et Paloma vivent la même expérience : toutes deux vont s’échapper et prendre leur envol grâce à un homme. En auraient-elles été capable si Taïbo ou Adolfo n’avaient pas croisé leurs routes ? Les femmes ont-elles forcément besoin d’un homme pour grandir ?

Je suis sûre que Paloma serait partie quand même. Quant à Vida elle a une façon de s’absenter des choses qui lui est très particulière. Ici il s’agit juste de la façon dont l’amour peut vous permettre de faire un petit pas de côté. Vida n’est pas une amazone. Cela fait trop longtemps qu’elle est assise immobile dans sa maison climatisée.

C’est la rencontre d’un homme qui a bouleversé leurs vies, donc. Vida et Paloma ressentent la même chose : « un orgasme et vous êtes toute énamourée ». C’est une vision très romantique, non ?

Ah ?Vous trouvez ça romantique ?

Je crois qu’elles, Vida et Paloma, trouvent cela assez affligeant. Elles ont l’impression d’avoir les mêmes réactions que les campagnols.

Le dernier chapitre forme une suite de plans très courts où l’on retrouve tous les personnages du roman, dans un effet très cinématographique. Pourquoi cette conclusion en forme d’épilogue imagée ?

 Les personnages me sont apparus comme sur autant de polaroids. J’ai eu l’impression de pouvoir les surprendre au même instant, chacun attelé à sa tache, même Chili le fantôme scintillant est présent. C’est comme si je les avais tous convoqués pour leur dire au revoir et les laisser continuer leur route.

Pour finir, possédez-vous un toaster ?!

Oui mais ça fait longtemps qu’il n’est plus sous garantie…

 

 

Propos recueillis par Amanda Meyre et Abeline Majorel

 

 

 



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