La ville des écrivains figés d’Arber Ahmetaj

La ville des écrivains figés d’Arber Ahmetaj


J’ignore ce qu’évoque pour vous la littérature albanaise, je crains qu’elle ne soit pour moi qu’une belle inconnue car en dehors des œuvres superbes d’Ismaël Kadaré, je ne suis qu’ignorance des belles lettres venues du pays à l’aigle bicéphale. Cette méconnaissance est source d’injustice car comparer « La ville des écrivains figés » d’Arber Ahmetaj au « Général de l’armée morte », aux « Chroniques de la ville de pierre » ou même à la « Ville sans enseignes » ne permet qu’une seule affirmation : même si l’ombre tutélaire de son aîné flotte dans les méandres de son texte, les deux écrivains ne boxent pas encore dans la même catégorie.

Pour mieux juger de son œuvre, il serait peut-être plus fécond de l’inscrire dans une tradition littéraire plus proche, offrant une échelle plus graduée, la littérature suisse. M. Ahmetaj après une première vie de journaliste puis diplomate albanais est désormais pharmacien valaisan et, si l’on en croit son éditeur, écrivain francophone, même si, en dépit de la cette annonce en quatrième de couverture, le nom d’un traducteur, Edmond Tupja, apparaît sous le titre.

Sans rentrer dans le débat complexe sur l’identité nationale et la littérature, on reconnaîtra une propension toute helvétique au voyage (Bouvier, Cendrars, Cingria, ou Maillart), au métissage, pensez aux quatre langues nationales et aux nombreux écrivains s’y installant pour y vivre, y écrire et parfois y mourir (Nabokov, Sienkiewicz, Borgès, Agota Kristof, Herman Hesse, les deux derniers furent d’ailleurs naturalisés) et une relation trouble face au réduit national, à la fois cocon (Ramuz, Rivaz, Walser) et prison (Durrenmatt, Zorn) où l’ordre se doit de régner.

Y a-t-il en conséquence rien de plus suisse qu’un homme intéressé par l’écriture et sa ville plus que son pays, que ces concitoyens imaginent écrivain et condamnent à recevoir des tombereaux de lettres et témoignages figés, dont la plupart traite de l’étouffement face à un système anonyme, plutôt paisible mais oppressant ? Ainsi se compose à plusieurs voix le portrait un peu poussiéreux d’un monde bloqué, angoissant et minuscule où la seule apesanteur et la seule évasion se résument une volonté : la littérature. Respectable, mais on peut néanmoins regretter qu’Arber Ahmetaj ait stylistiquement fait siennes ces quelques lignes de Ramuz (dans « Notes d’un Vaudois ») : « Nous sommes lents, c’est vrai, mais nous avons la lenteur pour nous, nous pouvons du moins l’avoir pour nous, parce que la lenteur est poids, que la lenteur est gravité, qu’elle est une communication avec le centre d’attraction du globe, qu’il s’agit seulement de percevoir sa cause, et de ne pas la fuir alors et de ne pas feindre la légèreté. »

Chronique rédigée par David Vauclair 

« La ville des écrivains figés », Arber Ahmetaj, trad. Edmond Tupja, Mon Petit Editeur,ISBN : 9782748361407,  124 pages, 16€

 

Quatrième de couverture :

Un homme a écrit quelques notes dans sa jeunesse « pour je ne sais quel diable d’œuvre littéraire ». Malgré lui, la rumeur l’a proclamé écrivain. On est en Albanie durant le période communiste. Dès que son projet de faire de ces notes un roman est connu, il reçoit de nombreux écrits de personnes anonymes: un don généreux d’histoires invraisemblables, dignes de l’univers de Kafka. Ces histoires hallucinantes révèlent un monde bloqué, paralysé par la peur, le doute, la maladie, la mort et le non-sens. Une unité étrange relie les notes de l’auteur, les lettres anonymes et le monologue incessant, noir, profond, plaintif, sarcastique, accusateur, comme du ciment qui sert de base à un alliage indissoluble.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin