Rengaine de Julien Maret

Rengaine de Julien Maret

Julien Maret, jeune prodige, hyperactif de la lettre, a cherché à signer un ouvrage personnel sortant de toutes les limites et s’autorisant à perdre son lecteur.

Parce que nous cherchons tous le sens de la vie et de ses épreuves, on peut suivre les méandres de l’auteur qui en quelques étapes et trois types de conduits (trou, tuyau, tube) espère une sortie qui ne lui rompra pas les os : «  il faut au bout du tunnel qu’il y ait la lumière et le ciel, ou la lune pour la décrocher, à la fin, j’aimerais qu’il y ait une paire de bras pour m’embrasser, ou un visage pour me sourire, ou toi pour me consoler ». Car ne l’oublions pas « chuter est un art ».

Et quand on cherche la sortie/l’exit on en arrive forcément à se heurter à la dure logique : « c’est souvent lorsqu’on lâche prise qu’on finit par tomber sur ce qu’on cherche. Voilà qui sonne bien. Exister, c’est chic. Ca fait tout de suite plus sérieux. Toutefois, je pressens un hic. Si je me reporte à l’étymologie de ce verbe, exister contient l’idée d’une sortie, d’un aller hors de. Cela voudrait dire, si je me soumets à le lettre, que je suis dans le tube depuis que je suis dehors ». CQFD

Dans « état de choc », le sens se délite, ne reste plus que des mots… J’ai failli sauter quelques pages pour revenir à un discours à nouveau construit dans le chapitre suivant, mais une intuition heureuse m’a forcée à lire toutes ces lignes fragmentaires qui ressemblent à ce qui nous arrive à tous lorsque l’on perd le fil… et au détour d’une page, le wagon se rattache et on trouve à cet endroit une très jolie dédicace :

 

«  ah mon lecteur qui ne m’appartiens pas et qui as subi l’agacement de ce charabia sans queue ni tête, de ce flot ou de ce flux infect et malpropre, qui est le chant enragé d’un chœur d’aliénés et je suis ce chœur fou, je suis ce chant éraillé, moi, le ridicule auteur de ces lignes torves et bourrées d’acné comme peuvent l’être les étoiles, eh sage lecteur rempli de mansuétude et de compassion, excuse-le, cet auteur orgueilleux, qui a cru que de sa cervelle ressortirait un joyau parfait et transparent ou une montre en quartz,et qui n’a jamais cru cela parce que ce qu’il entreprenait était un désastre  qu’il remâchait depuis des lustres, excuse celui qui a cru qu’avec trois fois rien, deux francs six sous, une cathédrale émergerait des eaux de son imagination déshydratée, qui a cru au sens et au privilège d’un tas de lignes réunies, oh pardonne bien brave lecteur, à l’auteur hypocrite qui dans sa chute n’a brassé que de l’air, et qui dans un tuyau n’a broyé que du noir, et qui s’est planqué dans un tube d’aspirine, et a attendu que la crue l’emporte au loin comme une bouteille en PET recyclable balancée négligemment dans le canal, ah, toi qui as perdu ton temps | […] ne pardonne pas à l’auteur paresseux ce foutu livre qui est un orgue de barbarie jeté du haut d’une tour écroulée ».

Non seulement je lui pardonne, mais j’ai pris le temps de savourer ces mots comme des bonbons pétillants.

Je ne vous raconte pas la fin, elle est savoureuse, ne sautez pas les pages, mais gardez du courage pour lire « quoi l’avenir »…

Chronique rédigée par Tiffany Assouline

 

Rengaine, Julien Maret, José Corti / Rien de commun, ISBN : 978-2-7143-1065-1, 14,50 € / 89 pages

Quatrième de couverture :

Quelqu’un tombe, et dans sa chute est traversé par mille et une images, pareilles à ce défilement connu de ceux qui ont frisé la mort, la grande émotion. Sauf qu’ici, c’est la vie qui menace et effraie.

De cet effondrement littéral et symbolique jaillissent un rythme et un air.

On parlera de petite musique, celle qui, une fois venue par on ne sait où, ne nous quitte plus. Et ne cesse de revenir, lancinante et entêtante.

C’est la vie qui fait son manège. Il n’est plus alors de trame tranquille ni de douce mélodie. La phrase cahote et la voix déraille.
Dans la chute, il y a un moment où la vitesse devient constante. Arrivé à ce point de stabilité, la chute pourra durer des jours, des mois et des années, sans varier d’un pouce. Il me semble que je tombe depuis des heures mais il m’est difficile d’être plus précis, d’une part, parce que je ne porte pas de montre, pour des raisons qu’il serait oiseux de développer ici, et d’autre part, quand bien même j’en posséderais une, elle ne me servirait à rien puisque le trou est noir comme du cirage ou comme les ténèbres…

Présentation de l’auteur

Julien Maret est né en 1978 dans le canton du Valais, situé dans les Alpes suisses. Rengaine son premier roman.



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