Et te voici permise à tout homme d’Eliette Abecassis

Et te voici permise à tout homme d’Eliette Abecassis

Eliette revient, Eliette revient, Eliette revient parmi les siens… Mais qui sont les siens ? Des grands écrivains ? Des intellectuels pour le moins, comme Anna,  l’héroïne libraire de son dernier opus « Et te voici permise à tout homme », ce qu’Eliette nous fait comprendre  de l’incipit en convoquant Lévinas au détour d’une porte, en passant par un syllogisme méthodique de haute volée page 35 ( « il existe plusieurs façons d’organiser une bibliothèque. Les intellectuels privilégient un classement thématique […] Les ouvrages de ma librairie étaient classés par thème. ) jusqu’à l’Absolue Métaphore du point final.

Anna donc, intellectuelle libraire, est orthodoxe non seulement dans son classement mais dans sa religion. Anna est juive et divorcée civilement de Simon, ex-mari maltraitant et père de Naomi. En plein débat sur la laïcité, Anna vit sa foi et sa foi qui la fait survivre, l’empêche de vivre. Civilement divorcée, elle ne peut être considérée comme telle aux yeux de sa communauté, si son mari ne lui donne pas une sorte de blanc seing de répudiation nommé : le guet. Or, Anna, seule depuis 3 ans, a découvert en bas de chez elle, le Grand Bateau Bleu de l’Amour et du Désir avec à la barre, le capitaine Sacha.  Très vite, la situation devient inextricable pour Anna, qui ne peut ni ne veut larguer les amarres, puisque le vil Simon refuse de « la permettre à tout homme », selon la formule consacrée.

Petit précis de divorce chez les juifs orthodoxes .                                                  

L’on ne comprend bien que ce que l’on ressent, et la narration sert de catharsis bien souvent. Aussi Eliette Abécassis a-t-elle décidé de nous raconter la femme dans la religion juive, au cas où nous ne comprendrions pas l’œuvre magistrale de son père Armand Abécassis «  La pensée juive ».  A la lecture de ce dernier opus de cette normalienne, vous saurez que le plaisir féminin est vivement recommandé par la religion juive, que l’impureté des règles est transcendée par le retour du désir, que l’union libre n’est pas interdite et que pour divorcer, il faut payer. Pour la dernière assertion, vous vous en doutiez. Mais sachez que pour répondre à l’énoncé d’un bac de philo «  quel est le prix de la liberté ? », Anna l’héroîne de ce roman, répond «  cela vous coutera tout. »  Pour nous faire prendre la mesure de cet épineux problème, Eliette Abécassis a mis en place une narration simpliste mais efficace, du moins au vu des résultats trimestriels du groupe Harlequin.   Au travers de l’errance amoureuse d’Anna la libraire intellectuelle, vous saurez tout des rites de purification, du statut des enfants hors mariage, et bien sur, du relatif esclavagisme de la femme.  Vous connaitrez même les rouages du clergé judaïque et tous les penseurs qui en ont fait l’exégèse et l’interprétation. Parfois même vous le saurez par deux fois, comme à la page 82, où quasiment mot pour mot, l’auteur nous apprend que le père de l’héroïne est scribe et nous décrit sa manière d’écrire … exactement comme quelques 30 pages auparavant. Ô vertu de l’oubli ….

Sainte Trinité en clichés.

Si Eliette Abécassis nous explique par deux fois l’écriture au roseau du scribe, sachez que ce doublon est une exception. En effet, tout au long du roman, l’auteur utilise un rythme ternaire qui appuie sur le bouton du cliché plus surement que sur celui du style. Prenons quelques exemples : «  …j’entendis une voix, ou plutôt la musique d’une voix, une mélodie douce et grave, d’une grande justesse, harmonieusement posée »  ( p1) «  et même si elle ne dure, je veux croire qu’en lieu sûr il existe encore, lorsque tout disparait, une petite étincelle prête à s’embraser, le temps d’un souffle, le temps d’un baiser. » ( p65)  ou encore « je regardai son appartement, ses objets, ses meubles, carrés sombres. Ses couleurs pâles ou  noires, dans le clair-obscur. » ( p84). Mais, Eliette Abécassis ne s’arrête pas à l’instantané du cliché : elle le dépasse, le transcende, que dis-je, le sublime. Gardant la complexité toute relative des sentiments pour son personnage féminin, elle frôle le génial du cliché dans les deux protagonistes masculins, évidemment yin et yang de l’homme juif : à Simon l’ex-mari toute la vilenie du genre, à Sacha l’amoureux bleui, la beauté et la conversation.  Quelques phrases sur Simon, nous font dire qu’écrites par SIné elles auraient values un procès en antisémitisme primaire, alors qu’ici, elles ne sont que la représentation d’un caractère peu disposé au partage amoureux. Jugez plutôt : « Simon était furieux ; non pas de ce qu’il avait perçu de mon forfait nocturne, mais de sa nuit dans le train. IL était surtout énervé parce qu’on lui avait dérobé de l’argent liquide pendant qu’il dormait. »  «  celui qui voulait nous donner une dernière chance se plaignait sans cesse que tout était trop cher et mal organisé. » « lorsque nous nous retrouvions à table il ne parlait que d’argent. IL n’avait pas de valeurs ni d’autres intérêts que sa personne. IL ne pensait qu’à ce que les choses et les êtres lui apportaient. »  Mais pour Sacha c’est autre chose ! Loin de tout souci de modernité ou de marché Sacha est «  peintre du détail et de la forme, il était fasciné par les regards qu’il illuminait à l’aide d’un savant jeu de contraste entre le clair et l’obscur ». Il faut aller plus loin que la lecture avec  cet auteur. Plus loin que cet erreur de préposition dès la première ligne de cet ouvrage «  Mes cheveux étaient retenus par une queue de cheval ». Pauvre bourrin accroché à des cheveux coiffé en ponytail  ! Pourtant, ce que réussit le mieux Eliette Abécassis, c’est l’histoire de l’Amour dans un livre.

Réussir le syncrétisme d’Harlequin et de la Kabbale.

Le livre, voilà le mot sacré lancé. Il enfonce même la porte ouverte du roman dès le premier paragraphe.  Sacha cherchant un livre dans la librairie d’Anna le lui décrit ainsi : «  Je cherche un livre.. Un livre à offrir. Un livre qui ouvrirait une porte. » Et l’héroîne de lui proposer du Lévinas, du Askénazi, du Steinsatz, en réponse immédiate. Faites le test chez votre libraire, vous m’en donnerez des nouvelles.  C’est un livre d’amour qu’a voulu nous livrer Eliette Abécassis, un amour profond et sensuel et qui débuterait par cet échange de textos «  – Quelle est ton expérience de l Absolu ? , il répondit – Ce que je cherche tous les jours. Ce vers quoi je tends. La lumière d’un matin, celle d’un peintre ou d’une intuition. Une rencontre ? » …. Que le premier dragueur qui n’a pas demandé quelle était l’expérience de l’absolu à sa compagne lui lance la première pierre. L’amour est sensation autant que transcendance et Eliette, avec un talent elliptique sans pareil, nous le prouve : «  Cette nuit fut celle où enfin je m’abandonnai. Il m’embrassa, m’enlaça, m’emmena vers lui et lui vint vers moi. Ce fut un ravissement dans lequel j’essayai de rester moi-même, m’accrochant à mes piliers, foudroyée par sa présence. Un trou dans le temps, un autre espace, un mystère. Qu’est ce qu’une prière ? Il me semble que ce n’est pas autre chose. » Finalement, Anna notre héroine cherche l’Amour et un livre, un livre qu’elle décrit avec le minimalisme rationnel qui la caractérise ainsi : «  celui qui parle de la vie à un niveau que personne ne voit, mais que tout le monde perçoit, celui qui serait comme une porte ouverte sur l’autre monde qui existe à l’intérieur du nôtre, qui coulerait dans le sang de nos veines, pour les faire palpiter d’un souffle nouveau et leur insuffler un message vital : le livre, universel et intime, qui parviendrait à mettre les mots sur mes aspirations secrètes, mes pensées, serait un livre d’amour, de poésie et de philosophie. » Et bien Anna, ce ne sera pas celui-ci !

Chronique rédigée par Abeline 

Et te voici permise à tout homme, Eliette Abécassis, Albin Michel, ISBN 978-2-226-22969-4, 17€ , 198 pages. 

 

Retrouvez l’interview d Eliette Abecassis par notre partenaire Interlignes Ici

Quatrième de couverture:

« Et te voici permise à tout homme. »

Sans cette phrase du rituel juif que doit prononcer son ancien mari, une femme, même divorcée, ne retrouve jamais vraiment sa liberté.
Avec ce portrait de femme écartelée entre un nouvel amour et le poids des traditions, Eliette Abécassis retrouve les accents lyriques de La Répudiée et l’ironie lucide d’Une affaire conjugale. Un roman intense, fiévreux et bouleversant, d’une éclatante maitrise.

 

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