Les auto-tamponneuses de Stéphane Hoffmann

Les auto-tamponneuses de Stéphane Hoffmann

 Pour quelles raisons Pierre Bailly, le narrateur et rédacteur des Autos tamponneuses, s’obstine-t-il, la retraite venue, à vouloir retourner auprès de sa femme Hélène, alors que la longévité de leur couple  est notoirement  due à la farouche indépendance de chacun des partenaires ?  Qu’est-ce qui le pousse à remettre en cause un accord tacite vieux de près de quarante ans ? Surtout quand il s’entend dire ceci par son épouse :

« Les hommes qui ne travaillent pas se relâchent, Pierre. Jamais ils ne devraient rentrer à la maison, jamais. Ils doivent mourir à la tâche, au combat, la main sur le métier. C’est leur honneur, leur devoir, leur gloire. Les hommes, on les aime absents. Celui qui rentre saccage tout. La place d’un homme c’est dehors. A l’intérieur, sa place est prise, qu’est-ce que tu crois ? Si tu veux la reprendre, il te faudra bander l’arc, tuer les prétendants et purifier le palais au soufre. »

Stéphane Hoffman, l’auteur, dézingue sans aucun remord tous les personnages de son histoire. Impossible de les aimer, ce sont des affreux. Pas un, pas une pour racheter l’autre. Que des portraits à charge. Je sais bien qu’il ne faut pas se faire piéger et confondre le personnage principal d’un roman, même si c’est le narrateur, avec son auteur, mais se faire (ou le faire) détestable à ce point, est-ce bien raisonnable ?

Comment être certain que les lecteurs trouveront la bonne distance, le bon degré d’interprétation, d’ironie, pour adhérer à la vision romanesque mais extra-lucide d’une situation qu’il vivront peut-être un jour ?

De Vannes à La Baule, en passant par Missillac, les libraires auront-ils le cran de mettre Les autos tamponneuses sur leurs tables ? Organiseront-ils candidement des signatures au risque de voir tous les fumeurs de havane du golfe (Morbihan) portant blazer et docksides, et persuadés s’être reconnus dans le livre, venir faire le coup de poing avec l’auteur ?

Je salue le tour de force de Stéphane Hoffmann : réussir un roman noir d’encre sans verser une goutte de sang, ni de sperme. Juste une histoire de vieux couple mal assorti. Vous me direz que j’oublie Le Chat, de Georges Simenon. Oui, mais l’écrivain suisse s’était grandement facilité le travail en plaçant ses personnages dans un décor misérabiliste, sordide. Dans les autos tamponneuses, c’est tout le contraire : hôtel Relais et Châteaux dans la verdure, manoir vannetais et ses dépendances cossues, luxe, calme et ennui provinciaux. Pas d’éclats de voix, ni de scènes de ménage non plus (juste une petite entre personnages secondaires). Des affrontements violents par leur noirceur psychologique, mais à fleurets mouchetés. Un tour de force, je vous dis.

Pierre Bailly, le narrateur, est trop méchant et trop imbu de lui-même pour être totalement mauvais. D’ailleurs il sait cuisiner les paupiettes de veau, aime lire, et a des circonstances familiales atténuantes qui font comprendre peu à peu que son attitude bravache et acide est en fait une réaction de défense, un mur de béton contre le chagrin. Au mitan du roman, on perçoit la possibilité d’une rédemption. Il y aura des rechutes, heureusement.

J’ai bien aimé la trame des Autos tamponneuses, très originale. Un peu moins, le style et la construction. Quarante-six chapitres très courts. Des phrases lapidaires, des dialogues efficaces. L’écriture est soignée mais elle flirte avec le style presse-magazine ; c’est peut-être pour accentuer ou singer un style « roman sociétal », cynique et sarcastique, dégoulinant d’autodérision.

Il y a des petits jeux littéraires amusants en bonus dans Les autos tamponneuses. Page 17, je n’avais pas tiqué en lisant ceci :

« Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes de charcuterie touche son palais, elle tressaille, attentive à ce qui se passe d’extraordinaire en elle. »

Puis page 66, une impression de déjà lu (au carré) :

« Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau touche mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. »

C’est dans un chapitre loufoque (15), le seul à avoir un titre : « Marcel Proust, précautions d’usage ».

Le narrateur-rédacteur imagine que la prose de Proust ne pourra plus jamais être rééditée sans des appels de note en bas de page tous les dix mots, pour inciter le lecteur à la vigilance sanitaire, et au respect des nombreux règlements censés le protéger, comme : « pour lutter contre la dépression, bougez vous », ou « attention, selon la loi du 31 octobre 2001, le thé est un excitant inscrit au répertoire des drogues « , et ainsi de suite, avec exemple à l’appui.

 

Chronique rédigée par Tilly 

Les autos tamponneuses,  de Stéphane Hoffmann, aux éditions Albin Michel, août 2011, ISBN 978-2-226-22972-4, 233p, 17€

 

Quatrième de couverture :

 

« Pour nous, le mariage a toujours ressemblé à un tour d’autos tamponneuses : c’est inconfortable, on prend des coups, on en donne, on tourne en rond, on ne va nulle part mais, au moins, on n’est pas seul. »

Lorsque Pierre veut prendre sa retraite pour passer le reste de sa vie auprès de sa femme dans leur belle maison du golfe du Morbihan, Hélène ne l’accepte pas. Elle ne tient pas à découvrir un vieux mari en l’homme qu’elle aime depuis toujours. Une nouvelle vie commence. Tout est à réinventer.

Après Château Bougon, Stéphane Hoffmann poursuit avec brio la plus pessimiste et la plus gaie des oeuvres romanesques, en observateur toujours inattendu, féroce et bienveillant, de nos moeurs contemporaines.



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