Tout,tout de suite de Morgan Sportès

Tout,tout de suite de Morgan Sportès

Ils n’étaient pas des étrangers, pas plus que des ennemis de l’intérieur.  Ils n’étaient que des pieds nickelés asservis par un chef lui-même produit de l’aliénation d’un système capitaliste à bout de souffle. Et pourtant, ils ont kidnappé, torturé puis tué un homme,  lui reprochant son appartenance à une communauté qu’ils percevaient comme intégrée, là où eux, ne sont que dans le rejet.  Ils sont devenus des symboles, des outils d’analyse sociétale, des instruments politiques, servant ainsi  un propos de peur, de repli  et masquant le véritable coupable, cette crise du système capitaliste que l’on sent poindre tous les jours sans la nommer et surtout sans solution nouvelle pour la combattre.  Cette crise, Morgan Sportès lui donne le nom d’indigence intellectuelle et culturelle.Eux, ce sont les protagonistes de la « non fiction novel «  de ce dernier,  Tout, tout de suite. Eux, c’est l’interprétation des faits qui ont été jugés d’avril à juillet 2009, par un romancier, lors du procès dit « du gang des barbares ».

Familier du roman-enquête puisqu’il est l’auteur de L’appât que Tavernier réalisa, Morgan Sportès s’est plongé jusqu’à étouffer sous l’horreur de la bêtise dans les archives, témoignages et minutes du procès du dit « gang des barbares ». Bien sur, ce n’est que sa vision, le nom des protagonistes  est modifié et leur propos et pensée ne leur sont que prêtés. Mais l’on ne prête qu’aux riches, et tous ces jeunes gens, certes issus de l’immigration, sont surtout  les enfants d’une télé qui rend leur cerveau disponible  au vide culturel auquel ils sont soumis.  Que l’horreur provienne de l’absurdité n’est pas une découverte, la psychologie du bourreau est suffisamment objet d’étude d’Hannah Arendt à Jonathan Littel. Mais, ce que Morgan Sportès met en lumière avec brio, ce sont les relations entre l’acculturation,  la massification des valeurs capitalistes mondialisées dans le discours de ces jeunes, qui font la différence entre le bien et le mal, mais n’appliquent cette échelle de valeur qu’à leurs proches et non à tous.  Morgan Sportès remonte à leurs premiers méfaits, si peu construits et pensés, comme pour expliquer l’escalade. Il montre les négociations ridicules des montants des larcins, passant de 30 000 euros à 5000 en un clin d’œil, par simple volonté de ne pas perdre la face et d’avoir l impression de palper du billet.  Puis vient l’enlèvement. Les responsabilités de tous semblent dilués dans la bêtise de groupe. Les parents aussi coupables que les enfants, de ne pas vouloir savoir ce qu’il se passe vraiment. Les enfants, qui se croient dans un film et qui tentent de se protéger et parfois de protéger l’otage au détriment de la logique. Morgan Sportès décortique les mots et expressions utilisés par tous, en sémiologue.  Le chef du groupe parle de changement «  de stratégie de communication » lorsque les policiers refusent la négociation, mais c’est aussi lui qui termine une lettre de menaces par «  bonne nuit, bisous ».  Rien n’est cohérent et pourtant tout tient.  La peur habite ce roman, et l’on se prend même à avoir pitié des parents plongés dans le regret de n’avoir jamais négocier comme la police le leur recommandait.  Un presqu’enfant est mort tué par des enfants sauvages.  Morgan Sportès nous livre une photographie si ce n’est exacte au moins porteuse de sens de ce meurtre, et nous tend l’appareil pour que nous nous photographions à notre tour, nous interrogeant : qu’avons-nous tous laisser faire ?

Chronique rédigée par Abeline

Tout, tout de suite, Morgan Sportès, Fayard , ISBN 978 2 213 63434 0, 380p

 

Quatrième de couverture :

 

Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. Ce livre est une autopsie: celle de nos sociétés saisies par la barbarie. En 2006, après des mois de coups tordus et d’opérations avortées, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme. La rançon exigée ne correspond en rien au milieu plutôt modeste dont ce dernier est issu. Mais le choix de ses agresseurs s’est porté sur lui parce que, en tant que Juif, il est supposé riche. Séquestré vingt quatre jours, soumis à des brutalités, il est finalement assassiné. Les auteurs de ce forfait sont chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants. Certains ont des enfants, d’autres sont encore mineurs. Mais la bande est soudée par cette obsession morbide: «Tout, tout de suite.» Morgan Sportès a reconstitué pièce par pièce leur acte de démence. Sans s’autoriser le moindre jugement, il s’attache à restituer leurs dialogues confondants d’inconscience, à retracer leur parcours de fast-foods en cybercafés, de la cave glaciale où ils retiennent leur otage aux cabines téléphoniques d’où ils vocifèrent leurs menaces, dans une guerre psychologique avec la famille de la victime au désespoir et des policiers que cette affaire, devenue hautement «politique», met sur les dents. Indigence intellectuelle et morale au milieu de l’indigence architecturale et culturelle: il n’y a pas de mot pour décrire l’effroyable vide que la société a laissé se creuser en son sein, et qui menace de l’aspirer tout entière. Pas de mot. Il fallait un roman. Il y a vingt ans, Morgan Sportès signait L’appât, roman dont l’adaptation au cinéma par Bertrand Tavernier reçut l’Ours d’or à Berlin.

En savoir plus :

 

Sportes Gang des Barbares Vs Polony Pulvar [LIT]… par peanutsie



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