Brut de Dalibor Frioux

 

 

L’enfer est pavé de bonnes intentions dit on. La Norvège, aux paysages  enneigés de carte postale, aux Nobel gratifiants, aux principes éthiques et écologiques novateurs, à la politique transparente et sociale, la Norvège telle qu’elle est, semble un paradis. Ce petit pays qui est en passe de posséder le Fonds souverain le plus puissant au monde, est un pays humble, qui ne se goberge ni de son éthique parfaite ni de sa richesse. La Norvège, c’est pourtant là qu’un homme furieux que ce trop plein ne soit pas dépenser que pour lui, véritable norvégien, a abattu plus de 70 personnes cet été.  Dalibor Frioux n’a jamais été en Norvège. Pourtant, c’est avec clairvoyance qu’il décrit, dans son roman «  Brut » ce pays dans un futur proche, une uchronie menant à l’enfer ou presque, avec les meilleures intentions du monde.

Avertissement aux lecteurs

Attention, les faits que vous lirez dans « Brut » ne sont pas tous imaginés. Dalibor Frioux a eu l’idée de son roman en lisant une interview dans « le Monde » du philosophe qui préside le comité d’éthique du Fonds souverain norvégien.  Un long travail de documentation, facilité par la politique de transparence de ce pays, lui a permis de dessiner une Norvège, dont la société ressemble étrangement à celle que nous connaissons. Il puise dans des chiffres, des anecdotes réelles, comme celle du procès que les plongeurs des plates-formes  pétrolières ont intenté à l’Etat Norvégien.  Un de ses personnages principaux, Henryk Larsen n’est autre qu’un philosophe a la tête du Fonds, qui s’interroge et se débat à une place où sa naiveté d’universitaire ne semblait pas le destiner. La Norvège de « Brut » se repait éthiquement d’un pétrole qui lui fait se demander tous les jours «  comment encore dépenser ? ».

Une uchronie en spirale

« Brut » n’est pas une intrigue. C’est une dissection linéaire d’une société du trop plein, avec en filigrane ce sentiment de fin d’un monde.  D’ailleurs, le roman débute par la mise en scène de cette fin, une série d’attentats surnommés Black February qui font sourdre la panique et la volonté de repli chez un des personnages principaux Katrin, jeune mannequin norvégien. C’est la même Katrin que nous retrouverons quelques années plus tard et quelques pages plus loin, en mère de famille aisée, désirant jouir moralement et sans entrave, refusant de penser à demain.  Autour d’elle,  il y a son double qui la juge, sa fille Sigrid, stagiaire éco-responsable et rebelle au Fonds norvégien. il y a aussi  Henryk Larsen, le philosophe gestionnaire du Fonds, Henrik Jensen, le vice-président entrepreneur, vice de tout et postulant pour entrer au comité Nobel. Evidemment, tous ces personnages veulent, aspirent et donc créent l’intrigue. Mais finalement, ils ne sont que la métaphore d’une société bourgeoise qui se veut le conservatoire des idéaux humanistes occidentaux. L’intrigue qui tourne en spirale autour d’eux n’est finalement qu’accessoire. Car, le véritable personnage principal est ailleurs et partout à la fois.

Un personnage noir.

« Brut » est le roman du pétrole norvégien. Cet or noir qui coule tellement qu’il noie sous la richesse ce petit pays.  Le pétrole est brutalement partout dans ce roman. Il dirige la vie aisée des personnages, de leur sécurité sociale à leur attirance sexuelle, il s’insinue et colle à tous. Malgré leur volonté de transparence, ils sont tous entachés par cette pourriture de la terre.  « je me suis demandé comment une société pouvait vivre, se vouloir éthique en revendant cette saleté comme un bon dealer, tout en faisant attention de ne pas trop en consommer elle-même. » dit l’auteur. Pour cela il a carotté toutes les strates de cette société, a mis en évidence la circularité du pétrole, le lien quasi-métaphysique que nous ou la Norvège entretenons avec lui.  Le roman aurait pu s’intituler « Soleil Noir » .

La part maudite.

Inspiré directement de Georges Bataille,  qui est cité en exergue, ce soleil noir n’est pas une énergie infinie, comme le rayonnement solaire dont parlait ce dernier dans « la Part Maudite ». Il vient des profondeurs, des Enfers de Pluton, il nous incite à  consumer.  Finalement « Brut » est une parabole, une métaphore formidablement bien construite, au style d’ingénieur tacheté de poésie, sur cette consumation.  Dalibor Frioux s’est interrogé en 490 pages sur : «  comment gérer l’excès ?… La Norvège est un Etat peu enclin à l’ostentation et qui n’a donc pas les exutoires préétablis que nous connaissons tous pour consumer ( armée, politique de prestige et influence). Comment peuvent-ils donc faire pour se débarrasser de la part maudite du pétrole ? Leur seule possibilité est  de l’enfermer dehors, au sens éthique et universel. De plus, la Norvège telle que je la dessine est un conservatoire des idéaux humanistes occidentaux, une sorte de dernier flambeau dans la nuit. Or pourquoi peut-elle se permettre d’être ce flambeau ? Parce qu’il est allumé par les revenus du pétrole.  Bref, ce roman répond à un questionnement sur nos idéaux politiques : ne sont-ils pas dus  plus à notre énergie qu’à nos idées ? ».

Chronique rédigée par Abeline

Brut Dalibor Frioux éditions du Seuil, ISBN 978-2-02-103061-7, 21,50€, 491p

Retrouvez l’interview de l’auteur ici 

 

Quatrième de couverture :

Milieu du XXIe siècle.
A l’écart des grands continents minés par la violence et la pollution, la Norvège remet chaque année le prix Nobel de la Paix. Comme en retour, l’ONU classe ce petit royaume au premier rang du développement humain, offrant la vie dont tous ont toujours rêvé : opulente, juste, pacifique, dans une démocratie à taille humaine, en symbiose avec la nature. A quelques mois des élections générales, tandis que Katrin, ancienne mannequin mariée à un riche homme d’affaires, vit comme un coq en pâte à Oslo, sa fille Sigrid atterrit à Ekofisk, la plus ancienne plate-forme de la mer du Nord.
Tel est le rituel offert par la Banque centrale aux jeunes diplômés recrutés pour gérer le bon millier de milliards d’euros de la cagnotte nationale. Car le secret de la plénitude norvégienne est le pétrole et sa gestion austère dans un Fonds éthique, afin d’échapper à la dilapidation et à la corruption. Rivalisant de bonnes intentions, le royaume a même transformé une partie du Nigeria en paradis de l’agriculture biologique.
Le parrain de Sigrid, Kurt Jensen, grand constructeur de barrages, ne croit pas à tant de bonté et rêve de finir sa brillante carrière au comité qui remet le Nobel. Mais il va se heurter aux intérêts du parti populiste qui promet d’enfin distribuer la manne, et aux turpitudes sous-marines de l’Etat-pétrolier. Il va aussi croiser la route de Geir Lund, un ancien plongeur qui a participé à la construction des premières plates-formes off shore en mer du Nord.
A travers Geir, c’est la légende noire d’un âge industriel révolu qui refait surface, tandis qu’on s’en prend aux immigrés et que des jeunes meurent, atteints d’un mal mystérieux.

 

En savoir plus :


Brut – Dalibor Frioux par EditionsduSeuil
 

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6 total comments on this postSubmit yours
  1. « Brut », le roman de Dalibor Frioux présente une écriture subtile, nuancée où la phrase est creusée en profondeur des significations et non pas juste à la surface de ses éléments. Cela rend la profondeur des ressentis par rapport à la société contemporaine. Une écriture moderne pour faire le portrait de la société moderne occidentale indépendamment des particularités d’un pays. Une vision littéraire de la société qui soulève des universaux de notre monde avec ses réseaux de relations compliquées, enchevêtrées. Le langage dense reflète le degré du compliqué de la société dans ses couches supérieures du pouvoir industriel. Une écriture nouvelle où ce caractère novateur va de paire avec la matière novatrice faite des personnages et des événements.

    Un livre à recommander vivement

  2. « Pourtant, c’est avec clairvoyance qu’il décrit, dans son roman « Brut » ce pays dans un futur proche, une uchronie menant à l’enfer ou presque, avec les meilleures intentions du monde. »

    je sais pas si je suis le seul a tiquer mais uchronie et futur proche c’est pas vraiment compatible.
    Quand ca se passe dans le future on parle plutôt de fiction ou anticipation

  3. Quand ca se passe dans le futur … et comme vous avez pu le remarquer, personne n’avait tiqué… Pour tout vous dire, c’est une facilité d’utiliser le terme uchronie, mais ce n’est pas une erreur à proprement parler . L’auteur d’une uchronie prend comme point de départ une situation historique existante et en modifie l’issue pour ensuite imaginer les différentes conséquences possibles.
    Mais je conviens avec vous que j’aurai pu être plus précise.

  4. Vous m’avez convaincu. Ce livre a l’air vraiment au top !

  5. je ne comprends pas: « un homme furieux que ce trop plein ne soit pas depenser que pour lui ». Est-ce une erreur ou une subtilité qui m’échappe?

  6. L’auteur fait des commentaires extremement xénophobiques. Je suppose qu’il exprime les sentiments de Kurt Jensen et plus généralement de la société norvégienne de cette époque future. Ces commentaires sont brutalement imposés et laissent planer un doute sur les convictions réelles de l’auteur.

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