Barroco tropical, de José Eduardo Agualusa

Les perles de forme imparfaite ont une dénomination en portugais : barroco. L’ouvrage de l’Angolais José Eduardo Agualusa porte bien son nom et a tout de la perle imparfaite et tropicale. Foisonnante et instable il est difficile de définir cette œuvre picaresque. « J’appelle ça roman », écrit-il, « J’aime ce mot, sa saveur, mais je pourrais lui donner n’importe quel autre nom : témoignage, récit ; peut-être garder la suggestion de Kianda et l’appeler « élucidaire«  ».

Qu’élucide-t-on alors ? Ce qu’est l’Angola d’aujourd’hui même si le roman se déroule en 2020. Si l’on suit les critères de Jean Rousset qui, en 1968, définissait le baroque comme « en mouvement, multipliant les points de vue, en voie de métamorphose, soumis à un réseau d’apparences fuyantes », l’Angola, ce livre et son héros, le journaliste borgne, alternativement naïf et désabusé, Bartolomeu sont, ne peuvent être que de ce style.

A la fois roman d’amour, récit futuriste, manifeste politique, enquête policière sarcastique, ardente défense de la langue portugaise et recueil d’anecdotes, « Barroco tropical »mêle invraisemblable, fantastique, intellectuel et prosaïque dans un Luanda au charme putrescent où les illusions prennent le pas sur le réel.

Tout commence un soir de tempête, alors que Bartolomeu est définitivement congédié par sa maîtresse et que s’écrase devant lui, tombée des cieux et probablement d’un hélicoptère, Nubia, une ancienne Miss Angola, à l’entregent puissant, politique et sulfureux. La jeune femme lui était liée malgré lui puisqu’elle se croyait, entre autres choses, nouvelle Marie, et souhaitait avant sa mort confondre les menteurs, les hypocrites et les corrompus, et persuader le journaliste qu’il serait à la fois son Gabriel et son Joseph. Décidé à comprendre les raisons ayant mené à ce décès il se met à explorer sa ville, des palais aux bas-fonds, rencontrant sur son chemin les protagonistes les plus surprenants.

Ainsi on croisera une galerie de personnages imparfaits, corruptibles et changeants, souvent amusants : « Je ne vais pas discuter avec toi. Je n’ai pas le temps. Surtout je n’ai pas la patience. Je ne discute pas avec les démocrates. Discuter avec les démocrates, c’est déjà pactiser avec la démocratie. » Et on découvrira une série d’événements entre l’absurde et l’oxymore : « Juliano Mosha Copolla, fils de l’ambassadeur angolais au Canada, purgera quinze ans de prison pour avoir étranglé mortellement de dix-neuf coups de couteau l’amant de sa propre épouse ».

A l’instar de Bartolomeu, le lecteur « ne les croit pas, ne doute pas non plus, est un sceptique qui a de l’éducation » et doit se laisser porter, comme le héros, par l’amour, ici de la littérature, des sonorités et rythmes portugais, pour le journaliste d’une vedette du fado angolais. Car cette force permet d’exprimer l’essentiel malgré la complexité et les circonvolutions.

Et « l’essentiel – comme l’a sûrement déjà écrit quelque part Paulo Coelho, et s’il ne l’a pas écrit il le fera – s’exprime rarement avec des mots. La musique et les mathématiques sont des formes supérieures de communication, la musique étant une expression sonore, et légèrement plus rebelle, des mathématiques. » C’est sans doute pour cette raison qu’Agualusa a choisi comme écrin de sa perle imparfaite de composer une chanson éponyme que vous trouverez ici : http://www.youtube.com/watch?v=zdgEqg3dzko

Chronique rédigée par David Vauclair. 

Barroco tropical, José Eduardo Agualusa, trad. Geneviève Leibrich, Métailié, 276 pages, 19€,ISBN 978-2-86424-713-5

 

Quatrième de couverture :

Une femme tombe du ciel et s’écrase sur la route devant Bartolomeu au moment où éclate une tempête tropicale et où sa maîtresse lui annonce qu’elle le quitte. Il décide de percer ce mystère alors que tout change autour de lui, il découvre que la morte, mannequin et ex-miss, avait fréquenté le lit d’hommes politiques et d’entrepreneurs, devenant ainsi gênante pour certains, et il comprend qu’il sera la prochaine victime.

Il croise les chemins d’une chanteuse à succès, d’un trafiquant d’armes ambassadeur auprès du Vatican, d’un guérisseur ambitieux, d’un ex-démineur aveugle, d’un dandy nain, d’une prêtresse du candomblé adepte du mariage, d’un jeune peintre autiste, d’un ange noir ou de son ombre. Il explore la ville de Luanda en 2020, métaphore de la société angolaise où les traditions ancestrales cohabitent difficilement avec une modernité mal assimilée. Il s’enfonce dans la Termitière, gratte-ciel inachevé mais déjà en ruine où les riches vivent dans les étages tandis que les pauvres et les truands occupent les sous-sols. Il nous montre une ville en convulsion où l’insolite est toujours présent et intimement mêlé au prosaïque et au quotidien, où la réalité tend à être beaucoup plus invraisemblable que la fiction.
Dans une prose magnifique cet amoureux des mots définit son pays comme une culture de l’excès, que ce soit dans la façon de s’amuser ou dans la façon de manifester ses sentiments ou sa souffrance.

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. bonjour,

    j’ai préféré marchands de passé, car tout en goûtant le plaisir de la lecture de Barroco Tropical, je me suis perdu sur la fin.
    http://tinyurl.com/7v6njke.

  2. Il a l’air excellent ce roman. Merci pour cette superbe découverte.

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