Ils ont tous raison de Paolo Sorrentino

Si Paolo Sorrentino n’a aucun prix littéraire, ce sera une confirmation : les jurés professionnels ne savent pas lire. L’auteur s’en consolera. Il est cinéaste, et a été primé à Cannes pour Il divo. Et avouons-le, il a de quoi énerver car c’est aussi un très très bon écrivain. Beaucoup de talent pour un seul homme, je suis jaloux !

Ils ont tous raison ou l’histoire d’un chanteur de charme napolitain Tony Pagoda dans l’Italie des années 50. Un héros fantasque et fanfaron, qui aligne les côtés détestables et qui pourtant est attachant : sous coke toute la journée, il passe son temps à coucher avec les femmes qu’il croise : un macho, un vrai, qui trompe sa femme et peut être physiquement violent. Menteur aussi. A plusieurs reprises, il évoque la prison où il est allé, sans insister sur les causes. Bref la totale du type pas vraiment recommandable.

Et pourtant, Tony sera votre ami, car il sait raconter des histoires comme personne. Qu’il évoque sa rencontre avec Franck Sinatra, se fasse voler une bague de valeur à l’issue d’une partouze new yorkaise, évoque l’amour de sa vie, se trouve mêlé à un règlement de comptes entre rivaux mafieux, ou révèle son dépucelage par une vieille aristocrate napolitaine qui croît aux fantômes. Avec lui, tout passe mêmes les histoires les plus invraisemblables, car celui qui tient la plume sait y faire.

« J’avais enfin trouvé, vieil auteur de rimes que je suis, un rythme de dialogue, le seul bon remède pour la santé », explique Tony Pagoda. Un jugement que partageront tous les lecteurs de ce livre.

Prenant conscience de la vacuité de sa vie, un jour que sa femme lui demande le divorce et qu’il déprime après avoir vu une table de nuit vide, Tony Pagado  part pour le Brésil, car à quoi bon vivre dans un pays où l’on mange des pâtes à la vodka ? Il part à la recherche de « l’idée d’une vie simple, qui nous a totalement échappé ensuite. Et notre existence n’a plus été qu’un méli mélo nul, archi nul. » Et de poursuivre : « on se croyait complexes, on avait juste dégringolé dans la complication. » Bientôt, il se réfugie à Manau, le pays des cafards, un enfer où pourtant il découvrira une forme de sagesse, et aussi l’occasion d’une évocatio de Fitzcaraldo, ce chef d’oeuvre du cinéma , avec une scène à l’Opéra qui se termine dans les favellas… Ultime partie du roman : le héros regagne son Italie, qui n’est pas la plus réussie. Car Tony Pagoda ne peut pas se taire comme ça…

Vous l’aurez compris Tony Pagoda est un conteur né, un vrai roi de la digression, de l’invention avec un humour décapant, un regard lucide et acide sur les mesquineries du monde, qu’il connaît d’autant mieux qu’il les partage.. Dans le genre géniale digression, le récit de l’oppositon entre le cousin, avocat hyper obèse et angoissé (il appelle tout le monde deux mois à l’avance pour être sûr qu’on lui souhaite son anniversaire) et son beau frère, procureur complexé par sa petite taille a des allures de lutte quasi mythologique entre le bien et le mal, avec des armes surprenantes.
Autant le dire, Ils ont tous raison n’est pas toujours de bon goût, si le bon goût s’entend comme la porcelaine et la dentelle, mais il a toujours le ton juste et un sens du burlesque. Ceux qui aiment les miniatures précieuses risquent d’avoir du mal à apprécier ce bon gros roman roboratif qui ose tous les excès, mais pratique aussi toutes les nuances, nuances dont l’éloge est fait dans le prologue. C’est surtout un roman qui dresse une série de portraits, de l’aristocrate radine, au vieux prof de musique qui joue du Bach, à l’amie du narrateur fâchée avec sa belle-soeur parce que son neveu a pissé sur son canapé, sans oublier des personnages secondaires qui existent en quelques phrases (la vieille soeur du maître de musique ou Bella, la femme d’Alberto, l’ami que Tony rencontrera au Brésil). Ce faisant, Sorrentino dresse un portrait de l’Italie des années 50 à nos jours, mais plus encore, un portrait de l’humanité. Tous nos défauts modernes sont pointés, à commencer par notre rêve d’une éternelle jeunesse.

Ceux qui adorent les comédies italiennes d’hier, ceux qui aiment les récits baroques, les digressions géniales, les raconteurs d’histoire vont adorer ce roman dont on nous dit qu’il a été un succès en Italie. Une très bonne nouvelle sur la santé de ce pays.

Chronique rédigée par Christophe Bys

Ils ont tous raison, Paolo Sorrentino, Albin Michel, ISBN 978 2 226 22979 3, 423p, 22,50€

 

Quatrième de couverture:

«L’amour ? Il n’y a plus que moi maintenant pour le chanter. C’est pour ça aussi qu’elles viennent à mes concerts. Pour se rappeler ce qu’elles n’ont pas vécu depuis vingt ans, ou plutôt, ce qu’elles n’ont jamais vécu.» Tony Pagoda, chanteur de charme dans une Italie florissante, a connu la gloire, l’argent, les femmes. Lorsque la scène évolue, ce Napolitain comprend que le moment est venu de changer de cap. À l’occasion d’une brève tournée au Brésil, il décide d’y rester. Mais après dix-huit ans d’exil au fin fond de l’Amazonie, un puissant chef d’entreprise reconverti dans la politique lui fait un pont d’or pour qu’il se produise à nouveau en Italie. Tony Pagoda découvre un pays natal qu’il ne reconnaît plus, une Italie vulgaire et stupide où l’argent est roi… Chef de file du nouveau cinéma italien, Paolo Sorrentino fait une entrée remarquée en littérature. Il a su créer une langue unique à l’humour ravageur pour donner vie à Tony Pagoda, chanteur cocaïnomane, tonitruant et désabusé. Salué comme un événement par une critique unanime, Ils ont tous raison est devenu un véritable phénomène d’édition en Italie.

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3 total comments on this postSubmit yours
  1. Dès les premières lignes de la chronique, j’ai su que c’était, toi, Christophe, l’auteur de ce billet ! Ton billet va me donner envie de lire ce bouquin malgré la couverture qui me répugne.

  2. @stephie et christophe : dans le même genre et en à mes yeux encore plus abouti il y a la Fête du siècle de Nicola Ammaniti

  3. et bien désolé les filles,mais j’adore cette couverture.. celles qui liront le livre comprendront
    j’ai lu aussi la fête du siècle. rien à voir avec ce livre ci à mon avis.
    le sorrentino a ma préférence, plus fort.. moins sur l’Italie berlusconienne..

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