Amitié Amoureuse d’Hermine Lecomte du Nouy

Voilà sans doute le roman le plus poussiéreux de cette rentrée littéraire, puisqu’il avait déjà paru chez le même éditeur en… 1897 ! Qu’importe, le sujet est toujours d’actualité : une femme et un homme peuvent-ils partager une amitié sincère et profonde sans que jamais l’un des deux succombe à un sentiment amoureux ?

Amitié amoureuse traite de ce sujet sous la forme épistolaire : Denise Trémors, trente ans, femme mariée à un courant d’air et maman d’une mignonne petite Hélène âgée de huit ans, rencontre – lors d’une soirée mondaine fort ennuyeuse – Philippe de Luzy. Ce dernier est un esprit, une plume, un bel homme qui pourrait faire de grandes choses si le courage l’en prenait… mais il préfère ne rien faire, vivre de ses rentes et fréquenter son cercle.

Ces deux âmes vont vite s’entendre, et ils vont s’échanger plus de deux cent quarante lettres dans les cinq années qui suivent leur première rencontre. Si leurs rapports sont au départ très courtois et respectueux des bonnes mœurs de l’époque, ils vont vite devenir plus ambigus et tourner à l’admiration, la camaraderie et à la dépendance… D’autant que le cœur de l’un va vite s’enflammer.

Stendhal, qui préface cet ouvrage, pense que : “Quoiqu’il traite de l’amour, ce petit volume n’est point un roman, et surtout n’est pas amusant comme un roman. […] Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l’ensemble s’appelle la passion de l’amour…”

Je ne suis pas d’accord sur le “simplement” : la lecture demande un peu de concentration, du fait des sous-entendus qui truffent les correspondances et qu’il s’agit de décrypter. Ainsi, Philippe à Denise : “Ah, comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la campagne, à m’imprégner de votre force morale” (p. 94) Voyez comme il est ardu de lire entre les lignes !

Je ne suis pas d’accord non plus sur le “raisonnablement” : bien des passages frôlent la folie, la passion l’emporte sur la raison… jusqu’à un certain point, compte tenu des convenances.

Et pour finir, le “mathématiquement” ne me satisfait pas : ces lettres constituent un magnifique échantillon du français littéraire du XIXème s. et je trouve plus juste d’affirmer que ce livre explique littérairement les divers sentiments qui se succèdent… de la politesse amicale au duel passionnel !

Philippe à Denise : “Quelle douceur d’avoir pour ami un cœur comme le vôtre ! Vous acceptez sans révolte l’apothéose de l’égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte ; c’est vous qui êtes l’âme blanche et non moi.” (p. 150)

Idem : “Mon pocucurantisme s’est secoué une seconde ; Michel était sous ma main ; avant qu’il ait eu le temps de s’ébrouer il avait reçu l’algarade. Et voilà.” (p. 364)

Les pages de mon ouvrage sont cornées, tant il contient de passages remarquables par leur humour, leur joliesse ou leur tournure.

La petite Hélène à sa mère : “C’est vrai, la vie est triste il y a des jours… et ma poupée est en son… et mon petit oiseau est mort… Je voudrais m’en aller dans une étoile, s’il vous plaît, maman ?” (p. 123)

Philippe à Denise : “Ah ! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le courage de vous faire souffrir.” (p. 299)

Denise est une exquise représentante de la finesse de l’esprit féminin :

Denise à Philippe : “Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l’effleurement comme d’un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse. Votre spirituellement (dans le sens ecclésiastique). “ (p. 159)

Idem : “P.S. : je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la fin d’une lettre pleine de riens.” (p. 165) (suivent deux pages de texte, alors que le corps de la lettre n’en faisait qu’une !)

Signature d’une lettre : “Denise      P.S. : j’avais mis for… Mais je n’ai pas trouvé de conclusion ; alors j’efface, car ever serait bien audacieux et vous n’y consentiriez peut-être point ; c’est si long, toujours !” (p. 221)

Ce roman épistolaire se déguste donc avec une gourmandise toute littéraire, d’autant que, pour la petite histoire, Hermine Lecomte du Nouy, s’est inspirée de sa propre correspondance avec Guy de Maupassant, qui dura dix ans, pour écrire le présent ouvrage, qui parut après la mort de l’écrivain (et il est dédié, avec un culot admirable, à Madame Laure de Maupassant).

Et malgré son âge, le sujet  de cet ouvrage n’a pas pris une ride !

Chronique rédigée par Tamara

Amitié Amoureuse, Hermine Lecomte de Nouy,  Calmann-Lévy, collection Littérature, 17 août 2011 pour la présente réédition, 384 p. , 18,50 €, ISBN : 9782702142448

 

Quatrième de couverture :

Roman épistolaire, Amitié amoureuse repose sur la correspondance suivie de deux trentenaires : Denise, jeune veuve élevant seule sa fille, et Philippe qui ne semble pas avoir eu de femme dans sa vie.
De leur rencontre lors d’une soirée très ennuyeuse naîtra une indéfectible amitié. Cinq ans durant, ils ne cesseront de s’écrire, parfois même deux fois par jour. Évidemment, quand l’un se déclare, l’autre le repousse au nom du sentiment qui les unit déjà. Ils cultivent ainsi une relation ambiguë, passant beaucoup de temps ensemble, y compris les vacances. Ils s’essayent à l’amitié, à l’amour, et finalement optent pour un compromis fait de douleur et de tendresse : « Cher, qu’importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si amoureusement amis ! »

Derrière Philippe de Luzy et Denise Trémors se cachent Guy de Maupassant et Hermine Oudinot Lecomte du Nouÿ qui, de 1883 à la mort de l’auteur de Bel-Ami en 1893, entretiennent des rapports ass

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4 total comments on this postSubmit yours
  1. Celui-ci me tente ! beaucoup !!! Et les deux derniers PS de tes extraits, quele fine plume ! J’aime ces manières d’antan de dire les choses de manière sublime. Je note, et comment ! Merci pour cette découverte…du XIXème !

  2. Vous faites allusion au « culot admirable » avec lequel Hermine Lecomte du Noüy dédie son oeuvre à Madame Laure de Maupassant. Cette dernière n’étant autre que la mère du célèbre auteur, il n’y a peut-être pas lieu de s’émouvoir autant que s’il s’agissait de sa femme…

  3. Comment Stendhal a pu préfacer ce livre puisqu’il est mort en 1847 et que Madame Lecomte du Nouy est née en 1954 ? C’est pas clair, ce truc… ?

  4. Oh pardon je voulais dire 1854 (plutôt que 1954)…

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