Le bon, la brute etc d’Estelle Nollet.

Pierre dit Banguerossa dit Bang fixe le sol avec obstination. D’un simple regard, il amène quiconque à révéler ses secrets, des plus petites vilenies aux crimes les plus odieux. Ce don le rend fou et fait de sa vie une suite des situations gênantes. « Je suis un prêtre en puissance, la rue pour confessionnal. À la seule différence que je ne donne pas l’absolution. » (p. 18) Nao est sa chance : elle ne cède pas à son regard inquisiteur et débite mensonge sur mensonge. Entre eux, tout est simple et c’est tout naturellement qu’ils s’embarquent pour un grand voyage. « En cet instant précis, il se dit qu’il suivrait jusqu’au bout du monde non la personne avec qui il aimerait vivre, mais celle auprès de qui ça ne le dérangerait pas de crever. » (p. 24)

Du triste don de Bang, les amants font un pouvoir. Comme dans les vieux westerns dont Bang se repaît, il y a toujours un bon, une brute, etc. « Tout petit déjà il avait flairé dans les westerns le concept du destin. » (p. 145) Henry Fonda ou Wyatt Earp, qu’importe le costume, Bang et Nao s’instaurent justiciers des temps modernes et forcent la vérité surtout si elle n’est pas belle à entendre.

Mexique, Australie, Bali, Nouvelle-Zélande… Les deux amants ne connaissent plus de frontières et s’agrippent l’un à l’autre dans une course effrénée à la vie, à l’immédiat. Mais ils savent que ça ne peut durer. « Ils se tenaient par la main les doigts tressés et tricotés, ils s’accrochaient l’un à l’autre mais c’était pour ne pas tomber, comme quand on fait dix nœuds à une corde trop usée qui un jour ou un autre, fatalement, irait lâcher. » (p. 99) Ce qui va lâcher en premier, c’est Nao. Le cancer qui ronge son cerveau ronge aussi son âme et avec Giméon, silhouette qui la suit partout, elle applique une justice expéditive. Ensuite, c’est Bang qui lâche tout et se perd dans une forêt africaine où il peut enfin être un type, juste un type.

La plume d’Estelle Nollet est brillante et tonique. Parfois le texte s’emballe et envoie balader la ponctuation. L’appétit de vivre et de dire sous-tend tout le roman. Chacun des secrets entendus – sordides révélations et pourritures minuscules – trace à l’acide un portrait du monde. Les grands éclats de rire de Nao ne trompent personne : le sujet est grave, mais le texte ne dégouline d’aucun misérabilisme. Tout est net, tranché, cinglant. Ici, on avance ou on quitte la scène.

Les deux héros surnagent et résistent à leur manière. L’auteure a créé des personnages grandioses : Bang a un don, Nao a un projet. À eux deux, s’ils le pouvaient, ils renverseraient le monde. C’est un peu ce que fait Estelle Nollet : elle renverse le lecteur. Après les deux premières parties de son roman, elle tourne à angle droit et remet les gaz vers une destination que l’on ne soupçonnait pas. Ou comment atterrir en Centrafrique sans passer par la douane… Atterrir dans l’imaginaire sans s’encombrer de bagages. Il suffit de suivre la plume agile et audacieuse de l’auteure pour découvrir un roman original et émouvant.

Chronique rédigée par Lili Galipette

le bon, la brute etc d’Estelle Nollet Albin Michel,  ISBN 9782226229748, 20€, 250 pages

 

 Quatrième de couverture :

 Ses yeux pour qu’ils arrêtent il aurait fallu qu’il les arrache. Ça aurait changé sa vie. Quand on est un enfant on peut arracher les pétales d’une fleur les pattes d’une mouche le tissu des fauteuils mais pas ses propres yeux. Et quand on est un adulte eh bien il est trop tard… »

Bang a un don qui lui donnerait presque envie de mourir, Nao une maladie qui lui donnerait presque envie de vivre.
Ensemble ils décident de partir comme on fuit.
Du Mexique à Bali puis à la Centrafrique le road movie déjanté et tonique d’un duo pour le moins singulier qui, face à la folie du monde, s’invente une conduite de résistance inédite et fatale.

 

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7 total comments on this postSubmit yours
  1. J’ai particulièrement aimé ce récit débordant d’aventures inédites qui nous entaîne dans son réalisme efficace empreint d’une grande sensiblité au point d’en oublier les indices métaphoriques et qui, lorsque l’on émerge de la riche imagination d’Estelle Nollet, nous plonge dans une réflexion essentielle tant individuelle que sociétale.
    Une chute à méditer longuement, utile à chacun comme dans « On ne boit pas les rats-kangourous » le premier roman de cette auteure qui, décidément, pratique un genre assez rare : celui de l’allégorie déguisée.

  2. J’ai découvert Estelle Nollet avec ce second roman. Hâte de lire « On ne boit pas les rats-kangourous ».

    Le genre de l’allégorie déguisée sied à l’auteure, en effet, mais il me semble qu’elle fait également preuve d’une férocité surprenante.

  3. Férocité ? je n’y avais pas pensé !
    J’évoquerais plutôt l’acuité de sa vision des êtres et des lieux qui la fait osciller sans cesse entre la violence, la trivialité et la tendresse ; elle n’est jamais dans la banalité et souvent dans un détachement burlesque.
    Quant à son 1er roman : il explose ! mais touche le lecteur dans ce qu’il a de très intime et j’ai le souvenir d’un roman déchirant.
    En tout cas c’est une voix nouvelle dans le roman français.

  4. très envie de découvrir ce roman et cette auteure !

  5. Très bientôt George ! ;)

  6. Ah ! Superbe billet pour une auteure dont j’attendais avec impatience le second roman ! J’ai été scotchée, enlevée, habitée par On ne boit pas les rats-kangourous. Une plume étonnante, nouvelle certes et dont on va entendre parler à mon avis ! J’ai hâte de lire celui-ci.

  7. Décidément, il faut que je lise ce premier roman !

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