Interview de Delphine de Vigan pour Rien ne s’oppose à la nuit.

Interview de Delphine de Vigan pour Rien ne s’oppose à la nuit.

Delphine de Vigan est une des auteurs chouchou autant de la blogosphère littéraire, des lecteurs de tout bord que des médias. Elle nous livre cette année un roman , »Rien ne s’oppose à la nuit  » , déjà sélectionné dans les listes des grands et vieux prix littéraires. Mais est ce vraiment là un roman, quand Delphine de Vigan tente de retracer le parcours de sa mère ? N’est ce pas finalement une quête auto fictive de l’origine?  Avec son style simple mais éclairant, sans pathos, Delphine de Vigan construit une réflexion sur elle même et par cette construction nous livre un roman et répond ici à nos questions. 

 

-Après vos dernières fictions qui ont connu le succès que l’on sait, Rien ne s’oppose à la nuit, semble signer votre retour à un récit plus personnel comme Jours sans faim l’était.  Pourquoi  roman sur la couverture ?

Dès lors qu’on raconte, même si on cherche à être au plus près de ce qui s’est passé, il me semble qu’on est dansla fiction. Lelivre s’appuie sur des témoignages, des écrits, des souvenirs, il constitue en cela une forme de reconstruction qui m’est propre. Au fond, ce n’est que mon regard sur les choses, ma petite histoire reconstituée et recolorisée,

Vous datez précisément l’origine de l’écriture chez vous au 31 janvier 1980. Pouvez-vous nous l’expliquer ? Et finalement, n’est ce pas la vraie raison de ce livre : retrouver l’origine. Celle de votre écriture, celle de la maladie de votre mère et finalement la votre ?

J’avais depuis longtemps cette intuition confuse que l’écriture était liée chez moi à l’enfance, et plus précisément à ce moment de déracinement, presque d’exil, que nous avons vécu – ma sœur et moi- lors de la première hospitalisation de ma mère. Au-delà du 31 janvier qui est un jour de drame, il y a eu dans ce moment une confrontation brutale entre le réel et la fiction (celle que ma mère s’est inventée) et pour moi le début d’un besoin impérieux d’écrire pour que les choses aient une consistance, retrouvent une forme de stabilité, pour que quelque chose s’oppose au vertige.

Oui, c’est une quête de l’origine. En cherchant autour de ma mère et de son inénarrable famille, je suis allée au plus près de ce qui me constitue : ce qui m’a été transmis, ce que j’ai reçu ou pris de l’héritage familial, mais aussi ce que j’ai refusé. Le livre explore le mythe, mais aussi son envers.

Malraux disait que la vocation essentielle de l’écrivain est de rendre compte.  C’est ce que vous dites avoir voulu faire de la vie de Lucile. Peut-on être comptable d’une vie ?

J’aime beaucoup cette idée, et je crois qu’elle est valable pour tous mes livres, même si je pense que c’est une forme d’illusion. Je ne crois pas qu’on rende compte d’une vie au sens comptable, méticuleux, ou objectif du terme. Mais j’ai sans doute espéré rendrecompte dela vie de ma mère, au sens le plus subjectif et pictural du terme. C’est une interprétation, une reconstitution fabriquée à partir de mes propres motifs, à partir de la couleur de mes propres souvenirs, auxquels j’ai tenté d’ajouter d’autres motifs, d’autres couleurs qui venaient des autres, et de ma mère elle-même, notamment à travers ce qu’elle avait écrit.

Pourquoi avez-vous abandonné l idée d un récit objectif à la troisieme personne à partir de votre naissance ?

Il m’a semblé impossible de me mettre en scène en tant que personnage comme je l’avais fait pour elle et ses frères et sœurs dans la première partie du roman. Je ne pouvais pas parler de sa première  fille à la troisième personne, puisque cette fille c’était moi ! Dès lors, le je s’est imposé, sans doute aussi parce qu’il me permet alors d’assumer pleinement la narration.

Pourquoi avoir choisi de taire la vie amoureuse, la vie d’amante  de votre mère,  qui pourtant semble importante et constitutive de son parcours ?

Je n’ai pas interviewé mon père pour des raisons qui sont liées à leur histoire, à la nôtre aussi, et sur lesquelles je ne voulais pas m’étendre.  Du coup, il m’a semblé qu’il serait biaisé d’interroger les autres hommes qu’elle a connus. Je me suis contentée d’une certaine manière de cet état de fait, et je crois qu’il y avait aussi une forme de pudeur. Ce n’était pas tant la vie d’amante de ma mère qui m’intéressait que son irrémédiable solitude. J’évoque les hommes qu’elle a côtoyés, à partir du souvenir que certains m’ont laissé, de la manière dont elle les a écrits ou décrits, de la manière dont elle a construit autour d’eux son propre fantasme ou sa propre poésie, et au fond cela me va bien.

-Avez-vous relu votre journal intime en son entier ? qu’est ce qui ressort de cette plongée dans votre ancien vous ?

Mon journal intime remplit des dizaines de cahier d’écoliers ! Je n’ai relu que ceux qui concernaient les périodes qui m’intéressaient et dans lesquels j’étais susceptible de retrouver des traces de ma mère. C’est une expérience étrange, qui m’a sidérée. J’ai été frappée par la manière si détaillée dont je décrivais les moments, les situations, les conversations, comme s’il fallait tout consigner, garder trace de tout. Ce qui m’a le plus émue je crois, c’est de retrouver l’écho des autres, ma sœur, ma famille, mes amis, tels qu’ils étaient.

-Qu’avez-vous appris sur la distance de l’écrivain face à ses personnages  lors de l’écriture de ce roman ?

Je crois que j’ai appris beaucoup mais je suis incapable de le formuler ou de l’établir de manière précise, dans le sens où cela ne revêt aucune forme théorique ni aucune vérité soudainement apparue. Il s’agit plutôt d’un lent travail, d’un apprentissage, d’une manière d’aborder la langue, les langues, qui peu à peu fera peut-être de moi un écrivain. Je conserve tous ces moments d’errance, de doute, d’exaltation précieusement dans une sorte de mémoire physiologique qui m’est précieuse et le sera sans doute lorsque j’aborderai un nouveau livre.

Quels sont vos rituels d’écriture ?

Depuis que je ne fais plus que ça, j’écris le matin dès que mes enfants partent en classe. Je n’ai pas vraiment de rituels si ce n’est que je prends toutes mes notes sur des carnets, des bouts de papiers, des post-its que j’accumule en petits tas savamment ordonnés ! La rédaction à proprement parler se fait directement sur l’ordinateur.

Pourriez vous nous parler de la voiture balai ?

Ah la voiture balai ! C’est un processus matinal (avant de commencer quoi que ce soit) qui consiste à relire ce que j’ai écrit la veille et… à jeter ou à recommencer. La voiture balai est nécessaire, elle est parfois douloureuse ou de mauvaise humeur, je ne sais pas. Parfois je jette tout ce qui a été écrit la veille.

Jours sans faim  vous a semblé moins périlleux, moins vain . Parce que c’était une démarche de reconstruction de vous-même  sans rapport à l’autre ?

Je crois que c’est parce que « Jours sans faim » contenait une vraie part de fiction, je veux dire de fiction volontaire. Aucun des personnages secondaires de ce roman n’a vraiment existé, et j’y ai ajouté un certain nombre de motifs ou de détails totalement inventés. « Rien ne s’oppose à la nuit » était une quête de vérité. Cette quête est vaine dans la mesure où il n’ya pas une vérité unique et incontestable, mais des vérités. Un certain nombre de choses me sont restée opaques, et c’est sans doute tant mieux. J’espère avoir offert à ma mère un destin de personnage tout en conservant cette part irréductible de mystère qu’elle a elle-même toujours préservée.

« -Je cherche un espace qui ne soit ni la vérité ni la fable mais qui soit les deux à la fois » . Pourriez vous définir cet espace ?  Quelle  en serait la morale ?

Au fond je crois que cet espace s’appelle la littérature… Il est amoral. C’est un territoire de questionnement  et d’exploration, pas d’affirmation.

Lucile Poirier, un pseudonyme ? et  vous si vous prenez le tournant Annie Ernaux, quel serait votre pseudonyme et pourquoi ? Avez-vous lu « l autre fille « ?

J’ai écrit « Jours sans faim » sous un pseudonyme et j’y ai finalement renoncé dès mon deuxième livre car cela me mettait mal à l’aise. J’ai lu « l’Autre fille » lorsque j’ai eu terminé « Rien ne s’oppose à la nuit ». Jaime beaucoup Annie Ernaux, sa démarche, son écriture. Elle trace depuis longtemps son propre chemin, avec sa propre voix, il lui appartient et n’appartient qu’à elle.

Pensez vous que la volonté de s’écrire soit transmissible ? votre mère semblait l’avoir, vous qu’aimeriez vous transmettre à vos enfants ? et si ils voulaient écrire, que leur conseilleriez vous ?

Je viens d’une famille où l’on raconte beaucoup, sans cesse, et je crois que cela fait quasiment partie de mon ADN ! Je le vois dans la manière qu’ont mes enfants de raconter, et dans  le plaisir qu’ils y trouvent. Ecrire, c’est autre chose. C’est une démarche très intime, personnelle, exigeante et parfois aveugle. Je ne suis pas sûre que cela se transmet. Ma mère n’a jamais établi de lien entre mon écriture etla sienne. J’ai découvert en rouvrant les cartons qu’elle avait tant écrit et surtout qu’elle avait cherché à publier. Peut-être ai-je mené à bien son désir sans le savoir. Je n’en suis pas sûre.

 

 

 

 

 

 



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