Sorj Chalandon pour Retour à Killybegs

Sorj Chalandon pour Retour à Killybegs

Sorj Chalandon est revenu sur cette blessure qui avait déjà donné lieu au roman « Mon traître »      : son ami, celui avec qui il avait appris l’Irlande, ce pays qu’il aime avec la profondeur ambrée d’une bière rousse, a trahi sa cause, celle qui a donnée lieu à une guerre sale dans le Nord de l’Irlande, l’ a trahi, lui, en n’étant pas réellement, entièrement le héros et le héraut de cette cause. Pour faire son deuil, autant que pour conter son amour pour l’Eirin, Sorj Chalandon  est retourné sur les pas romanesques d’un traître qui ressemble beaucoup au véritable. Tyrone Meehan, anti-héros dont on suit la dernière danse dans  » Retour à Killybegs » est le Denis Donaldson fantasmé mais surtout compris et peut être pardonné de Sorj Chalandon.  Entretien avec l’auteur. 

Retour à Killybegs creuse le sujet que vous avez abordé dans ‘Mon traitre’. En quoi est –il plus un roman ? 

 Il est plus qu’un roman parce qu’inspiré d’un fait réel. Un homme a trahi pendant 20 ans son combat en Irlande, ses parents et ses amis dont j’étais. Dans « Mon traître », j’ai changé le français, qui me ressemble, pour en faire un luthier. Et aussi vieilli ce traître pour en faire une figure paternelle. Dans « Retour à Killybegs », je me glisse dans la peau de ce traître pour lui donner le droit de nous raconter son histoire. C’est donc un roman, parce que j’en ai masqué les personnages. Mais les rapports entre le Français et l’Irlandais, la douleur et la violence de la trahison sont bien réels.

Ni livre enquête, ni biographie, Retour à Killybegs a pourtant une part de vérité historique. Quelle est-elle ? 

Dans ce roman, seul Tyrone Meehan est un personnage de fiction. L’Irlande qu’il traverse, la guerre, les combattants, la souffrance, la misère, la prison, les tortures et sa propre mort, tout cela appartient à la vérité des faits. Un historien qui se pencherait sur ce roman y trouverait les échos de la brutalité vraie.

En avez-vous fini avec ce travail de deuil d’un ami ? et avec l’Irlande où en êtes-vous ?

Avec « Retour », j’ai fait le deuil de ma rancœur. Après la stupéfaction du trahi j’ai accepté de partager la solitude du traître et prendre ma part de trahison. Oui, ce travail est fini. L’Irlande est une amie chère, une partie de ma vie.  Elle n’a pas été blessée par cette trahison. Elle va redevenir pour moi une source d’espoir, la musique, la littérature, la dignité, les amis, ma sphère intime.  Et non plus une douleur.

   Après avoir objectivé le conflit irlandais en tant que journaliste, comment prend-on sa part de nuit en charge en tant que romancier ?

S’il n’y avait pas eu cette trahison, jamais je n’aurais écrit une fiction sur l’Irlande. J’ai pris ma part de nuit –merci pour cette image – pour  cesser d’être un passant. La fiction m’a permis de raconter ce que j’étais une fois le stylo du journaliste rebouché : un homme persuadé de la justesse du combat républicain. Elle m’a permis aussi non seulement de hanter mon ami et traître en lui offrant mes mots, mais aussi de l’interroger par-delà la mort.

 Pourquoi avoir voulu faire de votre traitre une figure paternelle ?

Tous mes textes ont un accès difficile au père. Une blessure d’enfance. Et donc la certitude que la trahison en serait encore plus douloureuse.

  Ce ‘Retour à Killybegs ‘ n’est ce pas aussi une exploration de ce qu’a été être irlandais en guerre, de cette identité nationale douloureuse, selon votre point de vue ?

Il est le rappel  brutal d’un conflit qui s’est déroulé à nos portes et presque dans l’indifférence générale. Je le raconte enfin, comme jamais le journaliste n’avait pu le faire. La mort des hommes est une statistique guerrière, je leur rends ici leurs chairs lacérées.

  Pensez vous que la figure de ce traitre, et celle de votre ami Denis Donaldson sont parties intégrantes de l’identité nationale, en sont même constitutives ?  Est-ce pour cela que votre traitre est aussi un héros ? (il n y a pas de héros sans traitre)

« Fais ce que tu as à faire, et fais le vite », aurait dit Jésus à Judas lors de la cène. Jésus aurait-il été Jésus sans l’Iscariote ? Le débat est infini. La guerre fait le traître. Elle réveille celui qui dort en nous. A l’heure du choix mortel, notre ventre parle. Héros, lâche, belle femme pistolet à la main ou collaboratrice, Geneviève de Gaulle ou Coco Chanel.  La paix ne nous permet de ne pas savoir réellement qui nous sommes.

Je ne crois pas que le traître fasse partie de l’identité nationale, mais il fait partie de notre identité. Notre part de crépuscule. Un jour, quand je serai tout à fait guéri de ce drame, je viendrai vous dire que le traître est une victime de guerre comme une autre. Je n’en suis pas là. Pour l’heure, le traître reste celui qui a trompé la communauté qui le protégeait, qui l’aimait, qui le chérissait. Le traître, c’est l’ennemi . Vraiment. La part de l’ennemi qui a réussi à se glisser jusqu’à vous.

   Que pensez- vous de la phrase de Talleyrand, la trahison est une affaire de date ? Et de celle de Séfaris «  L’ennemi, le traître, nous l’avons vu dans le miroir » ?

La trahison est une affaire de guerre intérieure. Si vous renoncer à combattre le traître en vous oui, il grimace dans votre miroir et ricane de votre désarroi.

Une trahison est toujours une relation à trois, quasi œdipienne.  Avez-vous le sentiment d’avoir fait le deuil de cela ?

Je ne garde de la traîtrise de Denis que le sentiment d’une relation à deux qu’il a saccagé. Ce qui le liait à ses maîtres britanniques ne m’intéresse pas.

 Comment la mémoire peut elle triompher sans vengeance ?

Avant de mourir en grève de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique, le républicain irlandais Bobby Sands avait écrit : « notre revanche sera le rire de nos enfants ». Cette beauté me va.

 Se tromper sur la limite entre le bien et le mal, c’est peut être ce qui constitue un traitre. Mais n’est ce pas aussi la question du romancier ?

Le traître se trompe t-il ? Je ne crois pas. Il sait, le premier jour de sa trahison, qu’il vient de briser la confiance des autres. Bien ? Mal ? Je ne sais pas si ces mots ont un sens pour lui. Mais il vient de perdre sa dignité. Quand à moi, auteur, j’espère ne pas me tromper entre le bien et le mal. Ancien reporter de guerre, j’ai marché comme d’autres dans du sang humain. J’ai vu le mal. Je crois reconnaître le bien. J’ai trop souffert pour en jouer dans un roman. J’ai trop payé pour m’offrir une posture de détestation. Trop côtoyé  la saloperie humaine pour en jouer. Si je me suis glissé dans la peau de ce traître, ce n’est pas pour faire frémir ou louer le mal, ce n’est pas pour jouer avec l’interdit, ce n’est pas pour étriper je ne sais quel « politiquement correct », expression que je déteste. Mais pour partager les silences de mon ami, ses mensonges,  et  refermer son tombeau.

  La solitude de l’écriture peut elle être comparable à celle qui étreint votre traitre ?

Ecrire Killybegs a été une épreuve. Ma solitude a été extrême. Deux ans, j’ai pleuré de tristesse et de rage.

 

 Le traitre comme Judas, ne mesure pas la portée de l’action qu’il effectue. Mais quelle est la portée de l’action du romancier ?

Dans ce cas précis, elle consiste à donner aux autres la force de ne pas juger.

 

 Votre style prend les ‘mots à l’os’. Croyez- vous que traitre soit le bon mot ?

 

Oui, il l’est. Mais j’ai tenu à « Mon » traître, ce possessif renvoyant au chemin de pardon qu’il me restait à faire.

 

Lorsque vous écrivez en musique et la nuit, quelle résonance cherchez-vous dans les mots ?

La musique ne me sert qu’à reprendre le fil du récit là où il s’était coupé. J’écris à voix basse, je relis à voix haute. Je veux que les mots montrent. Pas qu’ils disent.

 

  Etre auteur de fiction n’est ce pas gagner l’autonomie d’écrire sa propre histoire ?

 Oui. C’est avouer enfin.

 

 Vous sentez vous enfin auteur ?

 

Après « Le Petit Bonzi », mon premier roman, je me sentais comme l’enfant qui venait de revendiquer son bégaiement. Après « Une promesse », je me suis senti en paix avec l’idée de la mort. Après « Mon traître », j’étais encore douloureux de questions. Après « La légende de nos pères », j’étais fier d’avoir rendu hommage aux femmes et aux hommes qui avaient combattu pour nous. Après « Retour à Killybegs », je suis épuisé. Vidé. Juste un homme qui revient de l’enfer.

C’est cela, être auteur ?

 

Propos recueillis par Abeline Majorel

Retrouvez l interview de Sorj Chalandon par notre partenaire le magazine Interlignes ici



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