Du temps qu’on existait de Marien Defalvard

Du temps qu’on existait de Marien Defalvard

D’abord se retenir, ne pas faire son malin avec le prénom de l’auteur, ce Marien qui appelle un fatal « ça riMARIEN ce livre », trop facile, forcément trop facile. Alors dire la vérité d’emblée : je n’en ai lu que plus de 100 pages sur les 400 publiées sachant qu’à l’origine il en faisait beaucoup, beaucoup plus. L’auteur est jeune et vit à Orléans. Où l’on a une idée de la pauvreté de la vie en province (pas de rock ? Pas de jeunes avec qui boire le soir en parlant de Britney Spears ? Les jeunes gens sont réduits à passer leur soirée à écrire des livres de 1000 pages. A vous faire douter du bien fondé de l’éducation pour tous ! ). Non c’est trop facile et je n’ai pas eu la force d’aller jusqu’au bout.

A ma connaissance très relative, cela fait maintenant un siècle environ que Proust et Sainte Beuve s’opposèrent sur la meilleure façon de juger une oeuvre. Le gagnant, Marcel, pour ce qu’on m’apprît dans ma province à moi, refusait que la biographie de l’auteur soit de quelque façon mobilisée pour comprendre l’oeuvre. Le métier du critique est de parler du texte, rien que du texte en se moquant de la vie de l’auteur. En l’espèce, l’histoire que vous sert tous les journaux en vous expliquant qu’il a 18 ans ou à peine plus, qu’il a écrit son livre vers 16 ans (quand on pense que d’autres qui venaient d’avoir 18 ans séduisaient Dalida) et que son éditeur, le très élégant Charles Dantzig qui croit avoir trouvé la réponse à la question « pourquoi lire ? » entre le faubourg Saint Germain et les soldes du Bon Marché, a reçu mille pages de ce jeune homme à mèches (on en regrette Sacha Sperling et florian zeller réunis c’est dire, et même Lolita Pille, c’est dire *2) par la poste et blablablabla..

En un mot, Marcel Proust nous l’a dit : « on s’en fout de ta vie de scribouillard. Donne nous ton livre, rien que ton livre… » Il aurait pu être livré par un valet en livrée ou une strip teaseuse du crazy horse, ça ne changeait rien sur la qualité de ce qui finit entre nos mains, ou sur notre tête, quand d’ennui nos nerfs ayant lâchés, le sommeil a gagné et le pavé choit sur notre visage parti vers le pays des rêves.

Car de quoi parle-t-on ? D’une sorte de pastiche prousto baudelairienne avec des inspirations huysmanniennes, dont l’intérêt en ce début de vingt et unième siècle laisse pantois. Parlerait on encore de Proust si l’asthmatique buveur de tisane dans laquelle il plongeait des madeleines avait écrit un sorte de pastiche d’Alfred de Vigny ?

Chez Defalvard, donc on écrit comme une bourgeoise rance des années 60 devait l’apprécier. Avec de formules lourdingues qui font littéraire. Ça, on est chez les riches, la cuisine est au beurre, et les principes sont aussi lourds que les tentures épaisses qui tentent vainement de dissimuler l’ennui de vies corsetées. Alors, Madame lit un peu, ça lui donne un genre, mais pas trop parce que les artistes sont dangereux. Là, avec Defalvard, Monsieur peur dormir tranquille, elle ne risque rien qu’un peu plus d’ennui, qui à force pourrait lui donner des idées. On sait comment finissent les Bovary.

Toutefois, et c’est positif, Madame pourra enrichir son vocabulaire et s’adonner au rythme ternaire. En effet, le mot rare est prisé, tant mieux pour les éditeurs de dictionnaires, et l’adjectif se promène souvent en trio. Roboratif, épuisant vain. Ça donne des phrases du genre : « tout était rustique à souhait ; (car on sait mettre des points virgules) et l’intérieur des bois était chaud et noir , avec de rares traînées lumineuses comme pendant les orages, comme avant ». ou celle là que j’aime beaucoup page 108 (peu de temps avant que j’arrête) : « le froid mordait, il était mordicant ; (encore un point virgule) mordant même ». Génial quand le froid mord, il est mordant. Et dans l’autre sens ça marche aussi « le froid mordait, il était mordant ; mordicant même » Un vertige vous dis-je…

Ah oui, j’ai oublié d’évoquer l’intrigue : un vieux revenu de tout raconte ses souvenirs. Il n’a jamais guéri de son enfance, le bonheur c’est la maison que ses parents possédaient, du côté de Saclay si j’ai bien compris. Ayant la chance d’être riche il a passé son temps à errer de ville en ville comme un forain chez Demy, la joie en moins. Par contre, comme les forains, il est gai, enfin gay, un mot que le narrateur n’aimerait sûrement pas, (déjà il note à regret que dans les années 70 on parlait de dancing, même Jean Dutourd ne s’en est jamais plaint).

C’est à Strasbourg qu’il découvre son goût pour les hommes. Le narrateur y traine dans une sorte d’hôtel boîte glauque. Et là, bien sûr il croise un type (je ne sais pas s’il l’a finalement pécho, parce que j’ai arrêté avant) qui l’attire. Le métier de ce jeune alsacien ?? « Il avait exercé une profession hélas peu connue (tout est dans le hélas, vous allez voir quand vous saurez ce qu’il fait), il avait travaillé dans la dominoterie, il coloriait les planches, les cartes de jeux de société, les petits chevaux, le Scrabble, le Monopoly, le Mille bornes. « Mais c’était devenu insupportable. L’avenue Matignon… Mot compte triple… Increvable.. je voyais tout en cartes, c’était affreux. Ma bouchère c’était la Dame de Pique. Non vraiment… AH et puis les dominos ! Tragédie, tout ça, tragédie ! » Il avait l’air vraiment très triste. J’étais un instant comme un autre, peut-être, avec un faible coeur ».

C’est là que j’ai fermé. Tragédie ? Je ne sais pas mais ennui, pédanterie et forfanterie (toujours par trdis, Christophe, ça fait littéraire, intelligent et sournois, oui le troisième adjectif doit toujours surprendre, dérouter, démarcher (c’est pareil avec les verbes). Félicitons d’abordà  notre jeune auteur pour avoir retrouvé un métier que ni Jean Pierre Pernault, ni Houellebecq et son narrateur dans « la carte et le territoire » n’ont évoqué. C’est un joli exploit.

Si quelqu’un veut bien me raconter la suite.. je suis preneur parce que le drame du dominotier m’a fait rire, puis bailler ferme et j’ai fermé le livre.

Pendant une demie seconde, j’ai plaint Charles Dantzig qui, lui, s’est tapé les mille pages du manuscrit. Etre éditeur à Saint germain des prés, c’est pas tous les jours facile. En plus, faut déjeuner avec des critiques littéraires après, leur faire croire qu’on a découvert un génie et alors que tout le monde bronze vulgairement ce que Charles Dantzig ne fait pas car il n’est pas vulgaire, être pris d’angoisse à l’idée que le coup ne marchera pas.. que le mordicant lassera et la dominoterie décrochera des mâchoires. L’été à Deauville, la souffrance atteint des niveaux incandescents, brutaux et chevallins. J’en suis arrivé à penser à l’époque où Julliard découvrait Sagan et Cocteau Radiguet. J’ai pensé que, comme le narrateur et beaucoup de monde, c’était mieux avant. Mais bon on n’arrête pas le progrès : avant, la valeur n’attendait pas le nombre des années. Grâce à Defalvard, on sait désormais que la boursouflure non plus.

 

Erratum et toutes mes excuses à Orléans
En lisant le monde des livres ce jour, j’apprends que Marien Defalvard a écrit son livre alors qu’il était âgé de 15 ans, et s’ennuyait en hypokhâgne à Louis le Grand.
c’est donc d’un ennui parisien que cet ouvrage est né.

 

 

 

Chronique rédigée par Christophe Bys 

Du temps qu’on existait, Marien Defalvard , Grasset, 978-2-46-78738-9, 371p

 

Quatrième de couverture :

Cela commence par un enterrement. Cela finit par un enterrement. Entre les deux deux, le mort raconte sa vie. Et quel enchantement ! Des années 1970 à nos jours, toute son entreprise va précisément consister à esquiver la vie et ses contraintes. Et ce jeune, puis moins jeune, puis vieux fils de famille va de maison en maison, de campagne en ville, et d’une ville dans une autre ville, véritable gitan de luxe qui promènera à travers la France sa grande intelligence offusquée par la vulgarité des temps. Mélancolique et satirique, virtuose et touchant, voici l’éblouissant premier roman d’un jeune homme qui semble avoir mille ans.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This