Les savants  de Manu Joseph

Les savants de Manu Joseph

Après l’amusant « Tigre Blanc » d’Aravind Adiga qui l’année dernière avait séduit bien des lecteurs, « Les Savants » tente de rencontrer le même succès en découvrant de nouvelles facettes de l’Inde contemporaine. Opération plutôt réussie, dans les pays de langue anglaise en tout cas puisque le premier roman du journaliste Manu Joseph déjà récompensé dans son pays (« The Hindu » Best Fiction Award 2010) paraît suivre le même chemin que son prédécesseur. On remarquera d’ailleurs que des thématiques similaires mobilisent l’imagination et le talent de ces deux auteurs.

« Les Savants » propose parallèlement l’histoire de deux anti-héros, celle d’Arvind Acharya, un vieux et acerbe professeur, directeur
nobélisable d’un des centres d’astrophysique les plus renommés d’Inde, qui, à la recherche de forme de vie extraterrestre pourrait bien trouver l’amour, la gloire ou la déchéance, selon l’interprétation de chacun, et celle de son secrétaire, un « intouchable » ou dalit, Ayyan Mani. Ce dernier, d’une intelligence cauteleuse, pour améliorer la vie des siens, va faire croire que son fils de onze ans, Adi, est un génie. Ce mensonge, de plus en plus élaboré, prendra une telle ampleur qu’il mènera à des bouleversements dans la vie de tous.

L’attrait du livre et son originalité tiennent à cela, la gourmande mise en scène des tensions existantes dans le système de castes trop présent selon l’auteur régulant toujours l’Inde contemporaine. « Un QI de 148 ! s’exclamait Nambodri. Ah, si les dalits pouvaient avoir un QI de 148, ils n’auraient pas besoin de quotas, non ? » Avec la précision et la causticité des reporters les plus désabusés, Manu Joseph décrit une société étouffée par les apparences sociales, les conventions religieuses, les hypocrisies et une pruderie encore toute victorienne bien handicapante.

N’hésitant pas à bousculer les conservatismes de classe ou de genre, car les femmes apparaissent aussi bien corsetées, M. Joseph illustre sans exotisme et avec une certaine cruauté le ballet crispé d’une Inde où les castes inférieures arrivent a un certain pouvoir et en ambitionnent plus encore, tandis que les castes supérieures résistent avec la médiocrité et la fatuité accablante de ceux qui jusque alors ne doutaient jamais. Roman volontairement réaliste, « Les Savants » présente d’une manière bien plus complexe et convaincante que dans «Le Tigre Blanc » le ressentiment de ceux et celles laissés à l’écart et les tensions que la modernité impose à des hommes peu préparés à faire des concessions.

C’est donc une histoire sur le pouvoir qui nous est contée et sur une redistribution malaisée de celui-ci. Entre sexes, entre générations, entre castes. Si, notamment dans la première moitié de l’œuvre, Manu Joseph se montre parfois légèrement didactique et très descriptif, un souffle romanesque emporte la seconde moitié et permet au lecteur, malgré quelques péripéties attendues, de s’attacher aux deux « savants», fort différents, que sont Ayyan et Acharya et à leur découverte douce-amère des limites imposées à leurs désirs.

Chaque jour, Ayyan est chargé d’écrire sur le tableau de bienvenue del’institut de recherche dans lequel il travaille une citation, une
sage pensée pour l’inspiration des scientifiques, tous brahmanes.Insolent, il invente et détourne celle-ci avec régularité et malice.
Ainsi, Salman Rushdie aurait affirmé que « si vous voulez vraiment comprendre l’Inde, ne parlez pas aux Indiens qui s’expriment en
anglais » … possible, mais les lire semble une jolie idée.

Chronique rédigée par David Vauclair 

 

Les Savants, Manu Joseph, Philippe Rey, 410 pages, 21€ 

Pour en savoir plus :





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