Repas des morts de Dimitri Bortnikov

Repas des morts de Dimitri Bortnikov

Une fois n’est pas coutume, l’espèce de communiqué de presse joint à ce livre ne mentait pas : voici un objet littéraire non identifié. Avis aux amateurs d’expériences, prêts à être déboussolé par un livre qui n’est ni roman, ni poésie… Le patronyme russe de l’auteur donne envie de céder à la facilité et d’évoquer une sorte de harangue plus ou moins alcoolisée d’une âme russe qui essaie de retenir du côté de la vie des âmes mortes ou sur le point de l’être « Toute la vie on cherche… Quelqu’un. Qui nous vivra après. Qui après notre mort recueillera notre âme. Quelqu’un devant qui t’as pas honte de crever. Quelqu’un à qui tu feras confiance quand il te dira -T’es mort »
Celui qui parle s’appelle Dim – on imagine être le raccourci de Dimitri – vit du côté du Père Lachaise, arpente les steppes russes, et déclame une sorte de long poème en prose, où il est beaucoup question des morts. A commencer par la mère du narrateur, qui décède au début du texte, alors que ce dernier s’adonne à quelque plaisir solitaire. Mais les péripéties du récit importent finalement moins que la langue de l’auteur : « Les cheveux gris de ma mère. Cordes déchirées. Fils de vie déchirés. Je la vois peigner ses cheveux. Je la vois de très loin, je la vois de si loin qu’il me semble qu’elle joue avec ses cheveux. Ces cordes. Elle joue sur les cordes de ses cheveux. J’entends la petite musique ».

Au fil des pages, pourtant, la petite musique de Nortnikov peu lasser. Langue syncopée, reposant sur des répétitions, avançant par à coups – pour mieux retranscrire le chaos métaphysique du monde ? -  on en arrive à se demander si Nortnikov n’est pas pris du syndrôme qui consiste à faire du style pour le style. De s’agacer de l’obsession mortuaire et sexuelle du livre, où les putes, comme écrit l’auteur sont omniprésentes, pour rappeler que le sexe et la mort sont l’avers et le revers de la condition humaine, une sacrée découverte. On baise et on meurt dans ce texte.

Et de me poser cette question : quand un ensemble de tics devient ce qu’on appelle un style ? Et celui-ci n’est il que ces affèteries, à commencer par cette ennuyeuse habitude de commencer certains paragraphes par un tiret qui remplit le tiers de la ligne ? Est-on poète parce qu’on prend un nom commun et qu’on en fait un verbe ? Exemples : je baluchonne (page 176) je transe (p181) « Ténoriser la vie » « Et quand tu tristais mon fils » (page 171).

Reste que, pour moi, un texte qui me heurte et me conduit à m’interroger, ne peut pas être complètement mauvais. Incontestablement, il y a là un talent poétique, une capacité à créer du lyrisme avec des phrases courtes, sans verbe. Repas de mort se savoure à petite dose, plus que d’une traite.

« Elle me dira et je regarderai, oui, jusqu’au bout je lirai sur ses lèvres. Jusqu’au bout. Tu n’as pas d’amour en toi, tu n’as que la mort en toi, et t’as peur, peur, car mourir est plus en avance qu’aimer. »

Si cet extrait vous laisse insensible, passez votre chemin. Dans le cas contraire, tentez votre chance, vous serez sûrement parfois agacé par ce texte âpre et encore plus sûrement parfois ébloui par cette prose pas comme les autres. A objet littéraire non identifié, difficile d’avoir une réaction clairement identifiable ….

Chronique rédigée par Christophe Bys

Repas des morts, Dimitri Bortnikov ,  Allia, ISBN 9782844853738, 188 pages, 9 euros, 

 

Quatrième de couverture :

 

« Elle retape mon « Bal de revenants ». Clara… Il y a des nuits, elle n’en peut plus…. ‘Mais Dim. Pourquoi tout ça. Dis-moi. Ce noir, ces chagrins. Tes pages sont noires. C’est noir. Tous ces morts. Comment vivre tout ça. Et toi-même. Comment. Vivre avec toi. Ta pauvre femme…’ »
Voici un objet littéraire difficilement identifiable, une suite de surprises et d’originalités théma­tiques, syntaxiques et langagières qui n’ont de cesse de déconcerter. Un homme redonne vie à ses morts. Père, mère, grands-parents, enfants, renaissent sous la plume acérée de l’auteur. Et ce, dans un monde de sang, de cadavres, d’ombre et de lumière. Autant de saynètes qui évoquent les danses macabres médiévales et les complaintes d’Hamlet. Des steppes de Russie aux bas-fonds parisiens, l’auteur nous invite à un « bal des revenants », esprits réincarnés au gré de souvenirs épars, entremêlés… La traversée brutale de ce climat onirique rappelle, bien que dans un style tout différent, l’introduction de Michel Leiris à L’Âge d’homme, concevant la littérature comme une tauromachie. Le narrateur s’imagine lui-même soldat dans l’armée russe, avant d’être maquereau et dissimulateur de diamants. Alors qu’il est professeur de lettres, il va même jusqu’à braquer une banque avec ses élèves. À ses côtés, le lecteur… désorienté, privé de ses repères. Le style syncopé du texte rend paradoxalement vivant cet halètement vers le « lâcher prise », travail de sape de toute généalogie et avancée vers la mort. Avancée qui est un retour à la vie et en particulier à l’enfance.


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