Banquises de Valentine Goby

Banquises de Valentine Goby

1982. Aéroport de Roissy. Une famille accompagne la jeune Sarah, 22 ans, pour son départ vers Uummannaq, au Groenland. La tension est palpable. La mère se retient de pleurer et d’être trop pressante. Le père rassure et Lisa, sa sœur plus jeune de 7 ans, ne dit mot.

C’est qu’après la mort de sa meilleure amie, Sarah avait abandonné tout velléité de voyage, elle qui parcourait inlassablement le monde. Sarah doit revenir quelques mois plus tard retrouver sa famille pour l’été. Pourtant, sa famille ne l’a reverra jamais, Sarah n’est pas dans l’avion de retour et on ne retrouve aucune trace de la jeune fille.

Commence alors pour ses parents et sa sœur Lisa, un travail de deuil impossible et le récit de 27 années ravagées par l’absence et l’ignorance. 27 ans nécessaires à Lisa pour suivre les traces de sa sœur et partir à son tour sur la banquise.

Je n’avais jamais lu Valentine Goby mais je peux dire tout haut que ce roman est un véritable coup de cœur !

Avec Banquises, l’auteur plonge véritablement dans les entrailles de la souffrance et de l’ignorance de la disparition d’un enfant ou d’une sœur. Le texte alterne les époques : tantôt nous découvrons les conséquences immédiates du non-retour de Sarah, tantôt nous sommes projetés dans le présent de Sarah, désormais femme et mère. S’intercale des passages familiaux au fil de ces 27 années.

Valentine Goby laisse la parole principalement à Lisa, la sœur, tout en ménageant des intermèdes où nous partageons le vécu de la mère ou du père.

L’écriture m’a quelque peu déstabilisée au début. Valentine Goby bouleverse la construction des phrases, met des virgules à la place de point, inverse l’ordre des sujets et de compléments.

 » Respirer côte à côte. Ça suffit. Sans chercher à remplir, à combler, le silence est une masse pas un vide.  »

Et pourtant, on se laisse peu à peu emporter dans le rythme du récit dont l’alternance de narrateur et d’époque évite l’ennui et provoque l’attente chez le lecteur.

Alors de quoi parle Banquises, me dirait-vous ?

Banquises est un récit magnifique sur l’absence, sur la douleur de la perte quant celle-ci n’est pas totalement avérée, sur le deuil impossible.

Nous allons suivre la famille de Sarah dans son difficile parcours : l’attente infinie à l’aéroport à traquer tous les vols où Sarah pourrait descendre, l’attente interminable du coup de fil de Sarah, l’obligation d’être présent à la maison afin de ne pas rater sa venue ou son appel, les démarches auprès des autorités réticentes (elle est majeur et fait ce qu’elle veut…) pour retrouver des traces de Sarah, les affiches distribuées pour trouver un témoin, l’impossibilité pour le couple de se donner encore du temps pour l’amour, etc….

 » Elle dort, anesthésiée, jusqu’à ce qu’une main tambourine à sa porte. [...] De l’autre côté de la porte, la mère et le père prêts à partir, sac à main, clés de voiture. Lisa jette un œil à la pendule, 7 heures trente, vous allez où ? A l’aéroport. Passer des annonces sonores, attendre dans les halls d’arrivée, faire la queue au comptoir Scandinavian Airlines, harceler les hôtesses, les douaniers, la police si Sarah ne se montre pas. Qu’elle reste à l’appartement, elle, surtout ne pas sortir il faut quelqu’un près du téléphone, qu’elle commande une pizza si elle a faim mais vite, pas de conversation prolongée, laisser la ligne disponible, à tout à l’heure. »

Sarah la disparue, Sarah l’absente, Sarah qui va obligatoirement revenir… Une Sarah qui monopolise toute l’attention, toute la vie. Une Sarah qui éclipse une Lisa….

Car si la quête désespérée des parents est totalement poignante et bouleversante par son désespoir devant lequel personne ne peut rester indifférent, l’histoire de la vie de Lisa est tout aussi prenante. Lisa, jeune sœur de Sarah, devient totalement transparente pour ses parents et sa vie semble presque contestée par rapport à celle de la disparue. Comment vivre et continuer à exister ? Comment se construire sur l’absence d’une autre ? Comment surmonter sa propre douleur tout en portant celle de ses parents ?

« Lisa sait leur chagrin, et putain elle l’éprouve. Les hait de le lui imposer, en plus de celui qu’elle porte. »

Lisa construit sa vie malgré tout. Elle est mariée, a 2 enfants mais la sœur manque toujours.

« Vingt-sept ans d’absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n’ont plus compté l’âge écoulé de Sarah mais mesuré l’attente. Vingt-sept ans, donc. Depuis longtemps Lisa déserte le rituel du 11 juillet, le repas maigre chez ses parents avec lumignon sous la photo de sa sœur. Désertion, c’est exactement ça, jeune femme elle a pensé je sèche, maintenant elle ne craint pas les mots et, en effet, elle quitte le front, elle ne lutte plus que dans le cercle étroit de sa propre famille, nucléaire, et tout de suite ça la protège du reste du monde.  »

Peu à peu, le désir d’aller sur les traces de sa sœur, de parcourir les derniers lieux où elle serait allée pour voir ce qu’elle aurait vu, se fait jour. 27 ans plus tard, c’est donc à Lisa de partir pour le Groenland.  Son voyage se fait initiatique. Elle découvre une terre, ses habitants, une autre façon de vivre. Un lieu où la disparition a aussi force de loi. Car le Groenland voit ses terres disparaitre. La banquise rétrécit, suite au réchauffement climatique, la population s’amenuise et les chiens de traineau en surpopulation, sont abattus par nécessité.

Valentine Goby nous parle ici d’un monde qui s’efface, qui nous efface peu à peu de sa surface. Banquises est un sublime roman désenchanté. Bref, Banquises est un concentré de finesse et d’émotion qui bouleversera son lecteur par la force de son écriture et son récit !

 

Un des livres de la rentrée à ne pas rater, à mon avis !!

Et je suis d’autant plus étonnée qu’il n’ait pas encore touché la blogosphère….

 Chronique rédigée par Choco 

Banquises, Valentine Goby, Albin Michel, ISBN 9782226229878, 246p, 18€

 

Quatrième de couverture :

En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. La dernière fois que sa famille l’a vue, c’était au moment où, à Roissy, elle est montée dans l’avion qui l’emportait vers la calotte glaciaire. Après, plus rien. Elle a disparu corps et âme. Elle avait vingt-deux ans. Lisa, vingt-sept ans plus tard, part sur les traces de cette sœur disparue. Elle quitte mari et enfants pour parcourir le même trajet qu’elle. Elle arrive dans un Groenland dévasté, habité par une population abandonnée, qui voit se réduire peu à peu son territoire de glace. Cette quête va la mener loin dans son propre cheminement identitaire, depuis l’impossibilité du deuil jusqu’à la construction de soi. Roman sur le temps, roman sur l’attente, roman sur l’urgence et la disparition d’un monde. Roman familial et magnifique évocation d’un Grand Nord en perdition. Valentine Goby signe ici un très beau livre sur la douleur des Hommes. Valentine Goby est née en 1974. Après des études à Sciences Po elle a effectué des séjours humanitaires à Hanoï et Manille. Elle a été lauréate de la fondation Hachette et a reçu divers prix pour ses livres précédents tous publiés chez Gallimard, dont Qui touche à mon corps je le tue en 2008 et Des corps en silence, 2010. Elle publie également pour la jeunesse.

 

Extrait :

 » La mère n’a jamais changé de coiffure, ses cheveux tombent sur ses épaules, mais elle a fait une couleur hier, à cause des cheveux blancs. Un brushing ? Elle répond non, elle n’a jamais eu de brushing. Il pourrait parler à sa place, le père, il pourrait dire les mots qui cognent dans la tête de cette femme, il sent les vibrations de ses terminaisons nerveuses, devine le rythme de son cœur, il fait le compte, quarante-deux ans qu’ils se connaissent, il pense se connaissent plutôt que s’aiment non par manque d’amour, non parce qu’il doute, mais parce que à ce point de la vie ce n’est plus la question, l’amour, il est en elle, elle est en lui, distincts et soudés, bouturés, et ce qu’ils forment pourrait s’appeler chimère, du nom de ces organismes greffés l’un à l’autre, poire et coing, orange et mandarine, qui donnent un même plant mais conservent chacun leur patrimoine génétique. Mêmes, et différents. »

 

Les 30 premières pages à lire ici

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