Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Tyrone Meehan revient à Killybegs, le village de son enfance, pour mourir. Il n’y mourra pas de sa belle mort mais d’une exécution sale, car Tyrone Meehan est un traitre. Il est un traître à sa cause, celle qui se chante en gaélique, celle d’une armée vaincue  qui résiste encore, celle que son père lui a donné avec la première gorgée de bière et qui se crie «  Eirinn go Brach » : celle de l’Irlande, cette république divisée, celle du Sinn Fein . Tyrone Meehan a trahi son parti, ses compagnons d’armes, pour l’ennemi, les services secrets britanniques. Tyrone Meehan ne s’est peut être pas trahi lui-même mais il a trahi un ami, ce petit homme fanatique de la cause irlandaise bien que français, Antoine. Tyrone Meehan était un héros, un maitre, il a fini en étant le traître aux yeux de tous, et pour Antoine, son traître.

Sorj Chalandon poursuit sa quête, celle de comprendre son ami, son traître dans la réalité Denis Donaldson. Pour mieux arpenter la solitude de celui-ci, pour mieux entendre les mots peut être  traîtres à leur sens du héraut du Sinn Fein, pour mieux faire résonner les traces de leurs conversations, pour mieux retrouver un maitre, un père spirituel, pour prendre la voie sinueuse du pardon et de l’acceptation, il en a fait un roman.  Ce deuil de Sorj Chalandon, c’est la vie de Tyrone Meehan. Son enfance à Killybegs et son père  Patraig, suicidé de sa défaite face à l’adversité, son parcours d’humiliations en rebellion, ses amours uniques, sa femme et l’Irlande, ses silences pacifiés et ceux qui le torturent, tout  est une démarche littéraire pure. Pour que l’Irlande redevienne la sphère intime de Sorj Chalandon il a fallu rentrer dans l’intime du traitre, et se rendre à l’évidence : il y a un traître en chacun de nous.  Il a démasqué ce qui était transparent, cette part obscure en nous, ce mauvais choix qui nous retient au-delà de nous même. Il a fini son travail de deuil débuté dans « Mon traitre » il s’en est fait l’écho.

Dans ce «  Retour à Killybegs », Sorj Chalandon est écrivain : il pense le personnage, lui donne cette densité dramatique qui se passe de pathos, qui ne s’explique qu’au travers de petits gestes. Il décrit une Irlande non pas fantasmée avec ses vastes prairies de  Galway mais dure, pauvre, excluante et pourtant chantante, batailleuse et fière. Tout est juste, parce que trop peu. Tout combat l’obscénité du conflit par la musique de mots simples.  Tout devient la  mélodie de l’Irlande dans les tripes d’un homme fatigué de combattre, l’ennemi autant que lui-même. A la fin du combat, il n’en reste qu’un : celui qui pardonne parce qu’il sait, que lui aussi, aurait pu dénoncer aussi bien qu’il peut aimer.

Chronique rédigée par Abeline 

 Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset, ISBN 978 2 246 78569 9, 334p

 

En savoir plus : ici 


Sorj Chalandon – Retour à Killybegs par Librairie_Mollat



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