Tant que nous n aurons pas de visage de CS Lewis

Tant que nous n aurons pas de visage de CS Lewis

Dans le royaume barbare de Glome, dans l’Antiquité, la deuxième femme du Roi meurt en mettant au monde une fille d’une beauté sans pareille, qui est baptisée Istra, équivalent barbare de Psyché. L’enfant, élevée par sa soeur aînée, Orual, devient une jeune fille à la beauté surhumaine, admirée et révérée comme une divinité par le peuple de Glome. Mais, suite à une année de très mauvaises récoltes et d’épidémies, le prêtre d’Ungit (une version plus terrible, si c’est possible, d’Aphrodite) annonce au Roi qu’il doit la sacrifier pour le bonheur de tous et l’abandonner sur la Montagne à la merci de l’Ombre de la Bête.

Vous l’aurez compris, chers happy few,  Tant que nous n aurons pas de visage est uneréécriture par C. S Lewis (oui, celui-là même qui écrivit Narnia) du mythe de Psyché, allégorie de l’âme humaine, et que Bettelheim a rapproché du mythe de la Belle et la Bête. Tout l’intérêt de cette réécriture réside évidemment, non pas dans l’histoire car nous la connaissons tous (enfin, sauf ceux qui ont séché le club mythologie et qui s’en repentent à présent) (ne riez pas, chers happy few, car j’ai longtemps animé un club de ce genre, du temps que j’étais pleine d’enthousiasme et de fraîcheur), mais dans les modifications qu’il opère. Nous ne sommes pas en Grèce mais dans un royaume barbare et sans culture, où la religion est plus primitive, ce qui rend l’histoire plus violente et le personnage principal de cette histoire n’est pas Psyché mais sa soeur aînée, Orual, qui est aussi laide que Psyché est belle.

En déplaçant le point de vue, Lewis modifie le mythe : ce n’est pas par jalousie qu’Orual contraint sa soeur à regarder le dieu endormi, précipitant ainsi son errance et ses souffrances, mais parce qu’elle ne peut pas vivre sans elle. Orual aime Psyché d’un amour sans partage et dévorant, qui est sa seule façon de concevoir l’amour, persuadée qu’elle est que sa laideur lui ferme à jamais le coeur des autres. Sous la plume d’Orual, qui raconte l’histoire pour mettre en accusation les dieux qui, pense-t-elle, lui ont tout volé, l’histoire devient amère et tourmentée, pleine de passion et de récriminations. J’ai particulièrement apprécié la façon dont nous voyons le mythe se construire et toute la réflexion sur la vérité de l’histoire qui s’opposerait à la déformation par la religion, de même que la mise en scène du dévoilement du sens par l’écriture(parce qu’elle écrit son histoire au seuil de sa vie, Orual se rend compte qu’elle s’est aveuglée et qu’elle a donné à l’histoire le sens qui l’arrangeait). Il y a quand même quelques longueurs, notamment sur la fin, ce qui est sans doute dû au fait que le mythe et sa réinterprétation deviennent trop transparents et donc trop appuyés (j’y ai vu quand même un peu trop de christianisme à mon goût). Au final, c’est un roman assez âpre et sombre, que Lewis mit 35 ans à écrire, fasciné qu’il était par le mythe de Psyché.

A noter que le titre initialement choisi par Lewis était Bareface, que je trouve plus évocateur car il mettait le voile et son absence au centre de l’histoire, Orual décidant rapidement de ne jamais montrer son visage aux autres. De plus, elle pousse Psyché à la faute parce qu’elle est incapable de voir le palais du dieu, qui lui demeure voilé, ce qui ne figure pas dans l’histoire de départ où les soeurs voient parfaitement le palais et en conçoivent une grande jalousie.

La première version de cette histoire figure dans L’âne d’or ou les Métamorphoses d’Apulée. La Fontaine s’est lui aussi livré à une réécriture que je vous recommande, en forme de divertissement galant, dans Les amours de Psyché (disponible chez Le Livre de Poche)

Chronique rédigée par Fashion



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