Entretien avec Alain Guyard pour la Zonzon

 Alain Guyard est un drôle de gonze qui enseigne la philosophie là où il vaut mieux être philosophe c’est à dire en prison. Et c’est dans « La Zonzon » qu’il nous balance une narration mélange de philosophie foraine et d’intrigue politique, juste pour nous claquer le beignet en pleine rentrée ! Juste pour nous rappeler que tout n’est pas aussi douillet que ce que Foenkinos et Beigbeder veulent bien nous le chanter. Rencontre avec Alain Guyard. 

Placer votre narration sous l’égide de François Villon n’est ce pas pour le moins ambitieux et un peu convenu à la fois ? Est ce à dire que vous comparez la condition de prisonnier au travers des siècles ? Croyez vous à l’absolution et donc en la rédemption ? Est ce à cela que vous a servi le roman ? et si oui, de quoi vouliez vous vous faire pardonner ?

 J’ai six ans et j’habite à Dijon. Je viens de déménager. Je ne connais personne. Mon maître d’école, Monsieur Bombois, nous fait apprendre par cœur ce qu’on appelle improprement « La Ballade des pendus ». Il m’interroge. Je la récite debout, en blouse, la main droite posée sur le pupitre pour masquer ses tremblements. Les mots sortent de ma bouche presque malgré moi. Au fur et à mesure qu’ils s’en écoulent comme fait l’eau des morts lorsqu’on les retourne et qu’ils se vident, je me rends compte de l’énormité de ce que je profère : … je suis cadavre à la chair pourrie et dévorée, je demande pitié à des inconnus, le vent me tanne au bout d’une corde, j’ai peur de la foudre divine et de l’enfer…  « Hommes, icy n’a point de mocquerie… »… j’achève bientôt… Ma voix chevrotte… Mon maître ne dit rien. Il plonge ses yeux gris dans les miens et a tenu ma main tout au long de cette descente aux enfers.

J’en ai conçu un effroi fasciné et une espèce de sidération incroyable. Ainsi, on pouvait écrire ça ?! Ainsi, je pouvais devenir charogne affolée par une seconde mort pire que la première ?! Ainsi je pouvais redire à cinq siècles de là, ces horreurs proférées par un tueur devant un adulte qui m’écoutait gravement ?!…

 Je pense qu’aujourd’hui aucun instituteur n’oserait faire apprendre du Villon à des enfants de cours préparatoire. Il serait traîné en justice par les parents. Cette poésie est désespérée, imprécatoire, implorante, grotesque et Grand-Guignol (des squelettes réduits en poussières et des carcasses aux yeux caves bouffées par les corbaks hèlent le passant). Et en même temps, elle est bouleversante. Tragi-comique. Comme l’est la vie. Je crois que je suis entré en littérature par cette horreur que je récitais à l’âge où les mômes d’aujourd’hui apprennent des comptines d’Henri Dès.

 Par conséquent, ne voyez dans cet incipit renvoyant à Villon aucune portée politique, religieuse ou crypto-christique. Elle est d’abord un hommage à un vieil instituteur, à une poésie qui m’a laissée transi.

 Et quant à savoir si j’ai foi en l’absolution et en la rédemption, oui, j’y crois parfois. Par la force de la littérature. Voyez Edward Bunker.

 

Pouvez-vous nous définir ce qu’est la philosophie foraine ? 

 C’est mon métier. Aller dans les bergeries et les grottes, les foyers ruraux et les centres sociaux, au fond des bistrots et dans les vignes, dans les prisons et chez les fous. Hanter les festivals de bouts de ficelle et les patelins tordus. Faire l’article philosophique au chaland qui passe. A tous. Aux petits. Aux sans-grades. Ne pas se sentir investi d’une mission. Faire l’article en déconnant. Mais faire l’article. Boire dru avec des inconnus dont les sidérations cosmiques feraient peur à un Pythagoricien. Accrocher des lampions dans la cour, monter sur une estrade en palette, débagouler du Kant, du Hegel, du  Wittgenstein, est-ce que je sais, moi ?… Exposer Bachelard dans une cour d’école communale et taper au cœur d’une artisan-potière qui passait par là. Débrouiller les coloquintes de l’arrière-pays en droit de réclamer leur part de Weltanschauung. Braconner les concepts et les passer en doucedé chez les gens qui ont arrêté l’école à douze ans. Etre payé en fraiche artiche, de la main à la main, au coin du bar, en négociant les prix à la baisse pour pas couler la buvette, rouler les billets en poche, serrer les pognes, boire un dernier coup, remonter dans sa camionnette et retraverser les Cévennes dans l’autre sens au milieu de la nuit… Faire le pétomane conceptuel. Le cracheur de feu mental. Des couillonnades savantes… Être bonimenteur de métaphysique, décravateur de concepts et philosophe tellement forain que j’en deviens parfois foireux…

 Dès la première page vous affichez une sorte de mépris pour le philosophe de salon l’intellectuel parisien. Pourquoi ? Est ce parce que vous pensez que la philosophie devrait n’être liée qu’à une pratique, une expérience ?

 Je ne sais pas ce que c’est que la philosophie. Elle est, dit Aristote, la seule discipline qui soit à elle-même son propre objet. Par conséquent, je suis infoutu de savoir si la philosophie « devrait n’être liée qu’à une pratique, une expérience ».

En revanche je constate qu’on la dit aujourd’hui populaire. Or je constate dans le même temps que, plus on la dit populaire, plus elle devient un marqueur symbolique fort pour les classes dominantes. Elle se substitue à la psychanalyse et devient l’insigne par quoi on opère une distinction de classe. Il faut s’y connaître un peu en philosophie, faire lire à ses enfants des bouquins de la collection des « Goûters-philo », assister soi-même à des séminaires, lire son Sénèque à la plage, citer le dossier spécial d’un hebdo quelconque sur « Sagesse d’Orient et d’Occident », et tout ça suffit pour être hype and arty.

Ici, ce qu’on appelle philosophie (et qui n’est que le nouveau cache sexe de l’idéologie bourgeoise fin de règne) doit reproduire les critères existentiels familiers aux classes moyennes avec un fort capital culturel : éloge de l’hédonisme et de scepticisme délicatement désabusé, idéalisme libertaire en politique mais réformisme douceâtre dès qu’il s’agit de voter au second tour, tolérantisme de mœurs, absolutisme démocratique… Métaphysique du thé bergamotte…

Sous couvert d’universalisme philosophique, ce qui se joue là n’est rien d’autre que la généralisation de la néo-sensibilité bourgeoise. Toutes ces chichiteries me font chier. Si la philo est un outil symbolique destiné à creuser le fossé entre les classes, qu’elle aille se faire foutre, et ceux qui en font avec.

En vérité, dans toutes ces pratiques de classes, l’essentiel n’est pas de faire de la philosophie, mais de se défaire de ceux qui n’ont pas le loisir d’en faire.

  Croyez vous que l’on peut apporter de l’extérieur du sens à une peine ? Quel est d’après vous le sens à y apporter ? 

 Il faut, sur ce sujet, lire l’excellent essai de Nicolas Frize, « Le sens de la peine », (Léo Scheer, 2004). En gros, (en très gros) l’institution pénitentiaire et judiciaire dégueule de cette injonction de « donner du sens à la peine », mais sous ce pseudo-humanisme bêlant, il n’y a rien d’autre que l’incitation à embraser l’appétit dévorant de vengeance des victimes et à soumettre le prisonnier à l’absolutisme de l’autorité pénitentiaire. Avant l’obligation de donner du sens à la peine, le détenu restait libre de penser tout ce qu’il voulait de sa détention. Après cette injonction, le système judiciaro-pénitentaire fait irruption dans son intimité et demande des comptes à ce qu’il pense. La prison ne se contente plus d’enfermer et de contraindre des corps, elle contraint aussi des âmes et s’applique à violer les consciences, dernier espace de liberté dans l’univers concentrationnaire de la prison. Il faut au détenu se torturer lui-même, macérer dans une justification de sa souffrance. De ce masochisme institutionnel, doit découler la jouissance sadique des familles et de l’institution. Elle est la fin et le but ultime de tout enfermement. On enferme pour libérer les pulsions sadiques de l’enfermeur.

 Finalement, les cours à proprement parler de philosophie sont portion congrue dans le livre;  Elles sont pourtant jouissives à lire. Pourquoi ?

 Parce que le roman fait trois cent pages et que la moitié est déjà consacrée à ces dialogues philosophiques. Si j’en avais fait plus, je redoutais de perdre la tension dramatique de l’intrigue.

Mais j’en ai des wagons en réserve, de dialogues socratiques incroyables avec les taulards et rien que du juteux… J’en ai gardé une vingtaine dans le bouquin, mais j’aurai pu doubler… Une autre fois, peut-être… La prison est un vache d’accélérateur de radicalité existentielle, vous savez.

Et même, pour tout vous dire, je n’ai gardé, des entretiens philosophiques, que les plus « tendres ». Il en est d’autres, que j’ai vécus, où les propos des interlocuteurs feraient dresser les cheveux sur la tête à Sade et au comte Dracul. Emportés, la Despentes et autres frissonneuses des lilas…. Je n’ai pas voulu emmener mon lecteur dans ces régions-là, d’où parlent des bourreaux, des pédophiles, des assassins et des tortionnaires. Et pourtant, contre toute attente, il se joue là-aussi quelque chose de l’ordre de la philosophie. Le côtoiement du mal le dispute sans cesse à l’étourdissement voluptueux.

Mais, non, même un roman ne peut pas tout se permettre. D’être auteur n’autorise pas tout.

 Votre expérience de professeur en prison n’est finalement qu’un prétexte à un roman policier que vous avez voulu plus ambitieux, plus politique ?

 Je ne fais pas le prof de philo en prison pour nourrir un roman policier politique. Je vais en prison parce que c’est là que je trouve l’une de mes principales sources de revenu.

  Y a t il des sujets ou thèmes de philosophie qui vous semblent inabordables sans les conditions de la liberté ?

 Le truc marrant, avec la philosophie, c’est qu’elle requiert comme condition nécessaire et suffisante, la liberté de celui à qui elle s’adresse. On ne peut pas forcer quelqu’un à s’engager en chemin de philosophie, comme on ne peut forcer personne à être libre ou à agir moralement. Et Socrate, – qui s’y connaissait question déconne -, disait que nul ne peut enseigner la vertu, puisqu’il ne dépend que de chacun d’entre nous de se convertir à la vertu ou à la liberté.

 Le truc absolument épatant, c’est donc cela : la philo rend libre celui qui a décidé de l’être. Elle est utile à celui pour qui elle devient inutile. Et réciproquement.

 Démerdez-vous avec ça. Moi, ça me fout dans une hilarante perplexité.

  Chercher la substantifique moelle de humain dans sa part maudite, vous semble t il la seule facon supportable de connaitre l’humain ?

 Oulah… C’est du lourd…

Je ne crois pas à la profondeur ni à l’introspection. Encore moins à la part maudite… J’aime trop la rigolade. En plus faudrait déjà être sûr qu’il existe quelque chose de dur qui s’appelle le Moi, que l’on devrait connaître… Une confusion grammaticale sans doute, dérivée de l’attribut du sujet. Il faut désattribuer le sujet, disait le vieux Deleuze…

Pour connaître un gonze, il suffit de regarder sa tronche, et comment il se déplace. C’est pas du délit de faciès, c’est de la physiognomonie croisée avec de la caricature. Regardez les rides de front, celle aux commissures des lèvres, la place du menton par rapport au larynx… Regardez marcher, s’asseoir… et vous savez tout d’un mec, son rapport à la fesse, au pognon, à l’envie, à la peur, au pouvoir… Voyez Guéant, ses petits yeux glacés, sa bouche taillée au rasoir, sa peau flaccide et molle… Et Royal, son doux sourire flottant rêveur, son cou d’albaâtre tendu vers le devant, la gaze soyeuse de sa mèche…  Tout est dit d’eux dans leur corps et leur face… Y a pas de fond chez ces gens là. Pas de programme non plus… Des travers et les élans physiologiques, des humeurs qui les brassent et les transportent… Matez les tronches… L’âme est sur la peau, autour du corps, elle flotte comme une buée… Plutôt que connaître, moi, je préfère croquer.

 Finalement la philosophie c’est  » de sacrés conversations de parloir  » . Pourriez vous nous en imaginer une sur l’amour que ce soit sur Vanessa ou pour Leila ? Schopenhauer a t il toujours raison ?

 Peut-être que la philosophie, c’est aussi des conversations sur l’oreiller. D’ailleurs, vous avez raison… J’ai toujours clamé haut et fort que la philosophie est née en prison en trente jours de parloir de Socrate… Mais ce que je dis aussi des fois, c’est que Socrate se revendique comme un proxénète supérieur, qu’il dédie ses dernières paroles à un petit gîton qu’il a acheté dans un bar à putes (Phédon) et qu’il a été initié à la philo par deux tapins (Aspasie et Théodote)…

Donc, vous voyez, y aurait des trucs à dire… Peut-être après LA ZONZON, que j’écrirai LE BOXON… Eh eh, chouette d’idée… Faudrait que j’aille dans un bordel de ma connaissance pour y commencer des cours…

 Et Schopenhauer là-dedans, vous me demandez ? Ah boaf… C’est d’abord un éjaculateur précoce qui donne à son problème une dimension métaphysique.

Pouvez vous nous décrire une prison Descartes ?

Bon, dans le bouquin, j’en parle un peu. Faut se souvenir que Descartes se fait une frayeur alors qu’il est en robe de chambre, peinard, au coin du feu, à scribouiller ses méditations métaphysique… Frayeur due au fait que rien ne peut lui démontrer qu’il n’est pas en train de rêver qu’il est en train d’écrire… Et donc, cette déréalisation, elle est très courante en zonzon, entre consommation effrénée de came, schizoïdie ordinaire, répétition ad nauseam  des jours et des nuits…

Sauf que, Descartes, qui flippe de s’émietter l’âme, s’accroche à ce roc solide qu’est l’existence d’un JE qui est en train de s’autohalluciner… Que ce JE soit lui-aussi fiction, il n’ose pas l’envisager, ça foutrait en l’air deux mille ans de théologie.

 Les plus faibles des taulards ne s’emmerdent pas avec cela. Leur moi se délite, s’étiole et disparaît, au gré des entreprises de démolition psychotique quotidienne. Ils s’en foutent. Ils n’ont pas de caractère, et ce qu’ils sont oscillent au gré de leurs humeurs, elles-même déterminées par leur testostérone, par la morphine, l’adrénaline, la température, l’addiction…

Les plus forts d’entre eux résistent, et cartésianisent à mort. Il y a quelqu’un qui demeure, contre vents et marées, malgré les délires et les shoots, quelqu’un qui demeure et sur qui on peut compter. Quelqu’un qui n’a qu’une parole. A la vie à la mort.

L’expérience du cogito cartésien, chez les vrais gangsters n’est pas justifiée pour des raisons théologiques, elle l’est pour des raisons morales. Le Code d’honneur. Ainsi, un homme, un vrai, tient sa parole. La preuve : il ne balance JAMAIS.

 Pourquoi introduire le propos politique aussi tard ?

 p. 14 : « ce n’est plus à la pauvreté qu’on fait la guerre c’est aux pauvres ». C’est quand même assez tôt, page quatorze, non ? Et dire qu’aujourd’hui le concept de lutte de classe est suranné, parce qu’il est dépassé par celui de guerre de classe, c’est quand même assez politique, non ? Ca se confirme un peu, quand même, avec les émeutes en Grèce, en Angleterre…

 Avez vous véritablement rencontré Toto ? et si oui que pensez vous de cette situation ?

 Oui, j’ai rencontré Toto, ce psychotique lourd qui s’ouvrait le ventre avec des couvercles de boîte de conserve, et qui s’arrachait les plaques que les chirurgiens lui avaient mis sur la paroi abdominale pour qu’il évite de recommencer. Il ne s’appelle pas Toto, bien sûr, mais c’est bien lui…

J’ai pas tout dit. Les lits sont superposés en cellule. Il dormait sur le lit supérieur, et il pissait au lit… La pisse dégoulinait à travers son matelas sur le détenu dessous… Un jour, il a foutu le feu au matelas de son cocellulaire pendant que celui-ci dormait…

 Qu’est-ce que je peux bien penser de cette situation…

  Pourquoi avoir voulu mêler une intrigue politique d’actualité, la Françafrique, avec votre intrigue première ? Comment avez vous construit ces rebondissements ?

 La Françafrique, c’est d’actualité en France depuis les réseaux Foccart du Général de Gaulle, au moins, repris par la gauche et Mitterand… C’ets un coupde chatte qui ça ressort en même temps que mon bouquin… Mais ça fait soixante-dix ans que ça dure… J’ai construit toute cette histoire après la rencontre d’un mec des services spéciaux qui m’a raconté des trucs qui lui ont coûté sa carrière…

Et puis les rebondissements, je les ai écrits à Lacenat, dans le Beaujolais, dans la chouette maison de mes copains Réjane et Gilles. C’est le pays des Pierres Dorées. Qu’est-ce que c’est beau, là-bas… J’ai pris dix jours, à travailler quinze heures par jour, et à ne m’autoriser qu’une heure quotidienne de course à pied dans les vignes (Gamay), avec mon clébard, à fond les gamelles. Voilà comment j’ai écrit. Comme un moine. Mais je n’ai rien bu.

  Votre style est très audiardesque. Mais la langue des prisons n’est elle pas plus proche du parler  » cité  » et rap que de ce français truculent argotique mais daté ? 

 Sociologiquement, la langue des prisons s’apparente au « parler wesh » qu’on entend dans les cités. Mais ce parler-là porte en lui ses propres contradictions. Il n’est pas un parler des classes populaires mais un parler des classes qui aspirent à leur médiatisation spectaculaire. Or le propre des langues d’argot, comme langues populaires issues des classes dangereuses, était d’être incompréhensible aux ennemis (les flics) et aux victimes (les bourgeois). Du procès des Coquillards à Dijon en 1455 jusqu’au Simonin du Grisbi en passant par Vidocq, la langue d’argot est une langue de la dissimulation… Elle brille, pourrait-on presque dire, par sa disposition à l’enfouissement. Clément Marot, qui édite les œuvres de Villon seulement trente ans après la disparition de ce dernier, confesse déjà que cette langue est obscure et lui échappe. Il renonce à « racoustrer » ces ballades.

 Or le « wesh » se démarque absolument de la langue d’argot et des voleurs en ce qu’il cherche la reconnaissance et la visibilité médiatique. Langue des scènes rap et des battles, le wesh est le pur produit de la société spectaculaire, et il le paie au prix fort : sa spectacularisation marchandisée en fait un produit de consommation courante avec lequel croient s’encanailler les bourgeois petits blancs qui le slament sur des scènes de cafés branchouilles. Il n’est plus puissance létale de contestation de l’ordre social, une vulgaire plus-value marchande dans l’industrie culturelle, au même titre que les robes de viandes de Lady Gaga.

 Il n’est donc pas question pour moi de succomber à cette mode. Le magasine Actuel s’est livré à cette compromission dans les années 1990. Il suffit de lire aujourd’hui ces articles pour éclater de rire devant la ringardise proxénète du fond et de la forme.

 D’autre part, je ne crois pas que la fonction de la littérature (car c’est de cela dont il est question, in fine) soit de redire le monde avec les mots même du monde. Il est assez chiant comme ça. Avez-vous jamais écouté des taulards venus de la cité ? Avez-vous jamais essayé de prendre en note le flux ronronnant, monomaniaque, fatigué, qui s’en échappe ? C’est le balbutiement lancinant qui répète l’ennui des vies qui s’étalent à longueur de béton. C’est toute la laideur du monde quand elle n’est pas rehaussée par la pointe de l’écriture. Or Deleuze, dans ses Dialogues, de mettre en garde : « Le but de l’écriture, c’est de porter la vie à une puissance non personnelle ».

Il fallait donc, pour que je sois fidèle à mes lascars, que je les arrache à un langage pauvrement vital. Rendre leur humanité ne pouvait se faire qu’à la condition que je célèbre leur inventivité, leur vitalité, toutes qualités que la langue réelle qu’ils habitaient (le wesh industriel et spectacularisé) ne parvenait pas à rendre.

Je me souviens de Flaubert, aussi, s’adressant à Louise Collet qui yoyotait de la touffe et se posait la question d’un internement chez les foubracs à la Salpêtrière, projet à quoi Stendhal répondit : « plus vous serez personnelle, plus vous serez faible ». Alors voilà, moi aussi je voulais rendre la force à mes loulous. Et pour cela, être intransigeant avec la langue personnelle, le wesh, dans laquelle ils habitaient.

Comment terminer sur un « je t aime » un roman sur la solitude à laquelle on ne peut échapper dans la prison de son enveloppe corporelle autant qu’entre quatre murs ? Ne seriez vous pas un peu midinette parfois ? Et comment va votre boussole ? Ou vous mènera t elle pour le prochain roman ?

 Eh ben oui, merde à la fin. Je suis midinette. De causer avec des tueurs et des proxénètes n’empêche pas d’avoir du sentiment.

ET ousque j’irai au prochain roman ?… Est-ce que je sais, moi ? Qu’est-ce qu’elle me dira, ma boussole, hein ? Peut-être : « allez, hop, sagouin, au Bordel ! » Au bordel, comme vous me le suggériez, coquine, à la question 9 ? Pourquoi pas ?… Est-ce que je sais, moi ?…

L’écriture commande…

2 total comments on this postSubmit yours
  1. Très bonne interview d’Alain Guyard. Merci

  2. Retrouvez le lien de cet interview et la présentation de l’ouvrage : La zonzon sur mon blog : http://brunodesbaumettes.overblog.com/alain-guyard-prof-de-philo-en-prison-la-zonzon-2011

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