Le corps immense du président Mao de Patrick Grainville

La Chine attire, fascine, trouble, hypnotise, et je devrais être le dernier à m’en plaindre j’ai même commis un livre de vulgarisation sur ce sujet il y a trois ans (« Fondamentaux chinois », chez Ellipse, achetez-le). Est-ce pour me permettre une insolente autopromotion que Chronique de la rentrée littéraire m’a confié cet ouvrage ? Probablement. Ou alors c’était peut-être pour assurer une publicité méritée à d’autres titres et d’autres auteurs, tous meilleurs que ce malencontreux 23ème ouvrage de Patrick Grainville.

Je n’avais rien lu de ce récipiendaire du Goncourt (1976) auparavant mais je crains que je ne lirai rien de lui non plus après, ayant eu suffisamment de mal à traverser ses 330 pages de bout en bout sans jamais pouvoir me débarrasser de cette impression désagréable de m’imposer une pile de copies d’élèves fats et obsédés.

Le texte ressemble beaucoup au long monologue logorrhéique d’un oncle priapique qui aurait voyagé, inattentif, ou lu à de bien trop nombreuses reprises le supplément « Chine » de son hebdomadaire préféré. M. Grainville porte l’action de son roman dans Shenzhen où se croisent les destins de deux expatriés Thomas et Alice et de quelques chinois Lan, An Shi ou Jiao.

Pour vous la faire brève, tout le monde couche avec tout le monde, personne n’est particulièrement heureux, chacun fait de son mieux pour trouver sa place dans cette ville nouvelle, cette Chine contemporaine où le capitalisme le plus agressif a remplacé tout autre système. « La foule turbine, s’attroupe, maudit les flics, les fonctionnaires, tous les abus, les pots de vin. Les ventilateurs grincent, sifflent, soufflent. C’est le royaume de la quincaille, des cohues d’esclaves. Les baraquements de l’exil. » En plus, le système est hypocrite, les riches sont protégés tandis que l’on rafle les prostituées des quartiers pauvres pour les faire défiler honteuses sous les quolibets de la foule. Horrible !

Derrière le paravent explicatif d’une Chine contemporaine en mouvement et en recherche de nouveaux repères, la sexualité prime sur tout. De manière absurde, on découvre même au détour d’une course de chevaux sur une plage que « tant de pur-sang bandaient pour les juments béantes ». Les scènes luxurieuses se veulent souvent perverses, décadentes, elles sont plus qu’à leur tour ennuyeuses et régulièrement à la limite d’une appréhension coloniale de l’Asiate, impénétrable – sans jeu de mot – mais dont le corps a changé et correspond plus au critères de beauté occidentaux. Hormis la description baroque d’une œuvre d’art originale et charnelle, à laquelle le livre doit son titre, Grainville donne l’impression que ses descriptions sexuelles n’arrivent pas à dépasser les années 1970. On croirait au mariage d’Esparbec et d’un Chabrol fatigué.

Notons tout de même que Patrick Grainville aime la flamboyance des mots, les nuées d’adjectifs, le choc des passions. Ainsi « la fidélité fond quand surgit l’occasion farouche », Alice « lance » des « Lesquelles ? dans un halètement ». « La connaissance fatale est sortie de la petite bouche ourlée de dédain. » Le résultat m’a laissé froid et en dépit d’une imagination linguistique intéressante (une occasion farouche ?) l’écrivain n’évite pas l’écueil du cliché. Il s’y plonge sans jamais réussir à faire ressortir quoi que ce soit de particulièrement chinois, ni dans ses descriptions ni dans les réactions de ses protagonistes. An, demi-mondaine, ne perd pas la face malgré sa malencontreuse humiliation publique.

Quand un Stéphane Fière dans son « Double Bonheur » réussit à faire ressortir l’altérité de la Chine, quand Guy Delisle illustre à merveille son quotidien dans « Shenzhen », ou quand Saulne dessine l’incompréhension profonde des expatriés (et la sienne) dans « Ca ne coûte rien », Grainville ne sait montrer que son excitation pour les corps asiatiques, tant masculins (Shi) que féminins (An) dans des scènes bourgeoises qui pourraient avoir lieu à Rouen, Bordeaux ou Lille, avec plus de gratte-ciels. Pour ceux que la Chine intéresse, je conseillerai plutôt les titres précédemment cités ou d’aller à la découverte des auteurs chinois contemporains, ne citons que Mo Yan, Bi Feiyu ou Yu Hua dont « Brothers » retrace l’histoire de son pays de la révolution culturelle aux dérives capitalistes actuelles. Et pour ceux qui préfèrent la BD, « une vie chinoise » de Li Kunwu et P. Otié devrait aussi vous plaire.

 

Chronique rédigée par David Vauclair 

Le corps immense du Président Mao, Patrick Grainville, Seuil, ISBN  978202105267, 330p, 20€

 

 

Quatrième de couverture :

Thomas, professeur de langues à Shenzhen, la mégapole chinoise, constate un matin la fugue de sa fille après une dispute où elle l’a accusé d’être un mauvais père. Il part à la recherche de la rebelle dans les dédales de la cité vertigineuse, laboratoire et emblème du nouveau capitalisme chinois. Le roman nous offre alors le portrait de cette ville champignon, capitale du simulacre et de la copie. Théâtre où se mêlent, dans un creuset explosif, milliardaires provocants, classe moyenne effervescente et millions d’immigrés pauvres de l’intérieur… A la croisée de toutes les passions, de toutes les errances, de tous les trafics, des crises sociales et des mélancolies privées règne Lan, mélange de magnat, de médiateur, de manipulateur d’une séduction ténébreuse. Il cache, avec malice, au fond de la tour de son hôtel, un secret immense…

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les FlamboyantsLe Corps immense du président Mao est son vingt-troisième roman.

Extraits ici

En savoir plus :


Le corps immense du président Mao – Patrick… par EditionsduSeuil

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. « Fondamentaux Chinois », qui précédait l’excellent ouvrage « Les Religions d’Abraham » et l’égalait dans la clarté et la brillance de l’analyse, est en outre fort bon marché. En vente chez tous les bons libraires et à la FNAC. Pour un prix modique.

  2. Oups effectivement ça ne donne pas trop envie de s’y pencher :) Merci pour cet avis pertinent

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