Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan.

Alors bien sur, quand l’auteur de « No et moi » sort un nouvel opus, les lecteurs courent dans les librairies. Et quand le titre est extrait d’une chanson de Bashung, mêlant poésie et noirceur, cela attire les quelques récalcitrants à la plume de Delphine de Vigan, rêvant ainsi de vibrer au rythme sombre d’une prose qui interroge le plus profond de soi.  Quand en sus, sur la couverture, vous trouvez une photo d’un charme fou , d’une femme entre Delphine Seyrig et Romy Schneider,  fragile et émouvante, émancipée et tentatrice des années 70, vous êtes conquis. Vous vous précipitez donc pour lire «  Rien ne s’oppose à la nuit. »

Pourquoi cet hommage à Bashung ? Simplement, parce que, face au rouleau compresseur de la dépression, de la maladie mentale, seules les ténèbres sont interrogées et interrogeables, cette part sombre de nous que Jung pensait créatrice. Et ce sont des zones d’ombres de sa mère que Delphine de Vigan tire ce roman et peut être même son écriture ( cf interview ici ).  Pour écrire sur sa mère qui s’est donnée la mort il y a peu,  l’auteur a enquêté. D’abord en elle-même, relisant ses journaux intimes, retraçant le vécu commun, posant ses pas comme elle semble l’avoir toujours fait dans ceux de cette femme, qu’elle refuse de voir tomber alors qu’elle sait la chute inévitable. Puis, en fouillant le passé familial, interviewant les frères et sœurs, les proches. Elle cherche, Delphine, à connaitre le secret de cette famille, celle de Lucile sa mère, en apparence parfaite, nombreuse, heureuse dans la réunion et terrifiante dans le déni, qui verra trois de ses frères mourir. Lucile, mère de Delphine et Manon, fille de Liane et Georges, sœur de Lisbeth, Barthelemy, Antonin, Jean-Marc, Milo, Justine, Violette et Tom, femme de  Gabriel , amante de Nebo. Lucile est belle, elle l’a toujours été, de cette beauté douce et triste, parfaite pour les photos et terrible pour la séduction. Lucile semble une pièce rapportée, elle ne semble pas vouloir s’intégrer, elle veut être libre sans être responsable, elle veut être légère et nostalgique d’une vision du monde qu’elle ne fait que fantasmer. Lucile est malade dans ce monde, dans son monde. Lucile fera deux enfants, aimera, vivra, et puis ne pourra plus faire semblant. Ce sont les faux semblants de sa mère que Delphine interroge. Elle aurait tellement voulu Delphine que sa mère fasse semblant socialement comme les autres. Alors que Lucile avait seulement envie d être faussement libre et bohème pour cacher qu’en elle, elle se sentait enfermée dans l’histoire familiale, dans sa beauté, dans ses fantasmes.

Delphine de Vigan interroge cette histoire qui lui est si proche et encore si douloureuse. Elle le fait en alternant le récit chronologique de la vie de Lucile et les chapitres où elle s’astreint à se raconter en train d’écrire sur sa mère. Dans cette tentative d’ordonnancement et d’objectivation, elle se veut romancière d’elle-même. Le style de De Vigan est toujours redoutablement simple et efficace, comme si elle voulait épurer sa plume dans une thérapie collective. Elle se livre ici et donne sans aucun doute la raison de son désir d’écrire. Cet exercice, Annie Ernaux, l’a fait avant elle, sans rien taire d’elle-même. Peut être aurait on aimer que Delphine se découvre autant qu’elle met à nu Lucile. Peut être qu’il est difficile pour une fille d’aller au bout de ce travail, refusant par exemple d’interroger les rapports de séduction de sa mère. C’est freudien alors que tout le livre est jungien. Mais il reste la sensation d’avoir partagé un bout de vie, un bout de drame. Et puis, la nuit revient et elle éclaire tout.

Chronique rédigée par Abeline 

 

Retrouvez l’interview de Delphine de Vigan ici

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, JC Lattès,  978-2-7096-3579-0, 436p

Quatrième de couverture:

« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée à l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire de nombreux hypothèses et commentaires. Les gens que j’ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l’ai souvent entendu dire dans mon enfance. Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. » Dans cette enquête éblouissante au cœur de la mémoire familiale, où les souvenirs les plus lumineux côtoient les secrets les plus enfouis, ce sont toutes nos vies, nos failles et nos propres blessures que Delphine de Vigan déroule avec force.

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6 total comments on this postSubmit yours
  1. « Rien ne s’oppose à la nuit » confirme le talent de D. de Vigan, sa grande intelligence du verbe et de la construction. Le roman est très construit, non pas seulement biographique ou autobiographique, mais aussi auto-réflexif. Delphine de Vigan s’écrit en train d’écrire et pose la question de savoir si « l’écriture peut tout résoudre ».
    A recommander !

  2. Bonjour, je souhaite conseiller à Delphine De Vigan le livre de Salomon Sellam « Le syndrome du gisant ». C’est un très beau livre qui lui apportera des réponses.Salutations.

  3. J’ai adoré ce très beau livre, très émouvant, pudique et sensible pour aborder des sujets si graves avec délicatesse. Je l’ai refermé à regret, comme en laissant une amie que j’aurais eu envie de serrer dans mes bras.
    Dans chaque page se devine l’amour d’une fille pour sa mère fascinante et regrettée, fantasque, si complexe et déroutante pour l’enfant qu’elle a été, l’adulte qu’elle est devenue avec, malgré cet héritage, se lit aussi l’amour de cette mère pour ses enfants, ses proches, ses tentatives désespérées pour rester sur terre. Pour moi, il n’était pas besoin d’en dire plus. Tout est là, tout est bien.

  4. Clap de fin. J’ai encore la tête dans la brume de cette tranche de vie, si chaotique, si fantastique, si réelle et tellement énorme. Du soleil, du gris, des cris, des sourires, de ce livre transpire tous les états qu’une vie peut offrir. Un beau résultat, avec une écriture directe, simple.
    j’ai aussi l’impression de m’éloigner d’une amie..

  5. Claire Arbeit 55 ans, mère de 4 filles, issue d’une famille tentaculaire: mère aînée de 9, père cadet de 5, familles bourgeoises, parisienne d’un coté, rurale de l’autre, une de mes filles souffre de schizophrènie, ai recherché les sources de ce syndrome dans les racines de ma famille.

    Votre livre m’a bcp portée, rassurée, apaisée, solidaire. 3 points:

    1- la description de ce type de famille dingue, névrosée et si RICHE, si vivante, fantaisiste, du drame au miracle. J’aime cette famille là, elle m’a rendue vivante moi aussi, sensible, mais le prix à payer est lourd, parfois très douloureux.
    2- La prise de conscience de ce qu’a pu être mai 68 pour cette génération bourgeoise de +/- 20 ans et leurs parents. Je n’avais que 12 ans environ mais me souviens parfaitement de l’angoisse des parents, de mes cousins qui ont un à un fait sauter les verrous de l’éducation, et des drames qui en ont suivis: drogue, alcool, suicides, vie en communauté, galères…. La génération qui a suivi en a tiré qq richesses, mais malheureusement tout ce petit monde a sauté pieds joints ds celui de la consommation, faux généreux avec le bien des autres et désabusés.
    3- La schizophrénie de ma fille (29 ans) et la bipolarité de votre mère, surtout SURTOUT le monde insupportable, hypocrite et fourbe de la psychiatrie, sauf parfois le miracle, LA personne qui nous sort tous la tête de l’eau, pour nous un éducateur tout simple en apparence mais un vrai humain. L’horreur des neuroleptiques…. Lacan !!!

    Merci pour ce bouquin que j’ai lu quasiment d’une traite, merci, merci. Il m’a donné de l’élan dans le recentrage démarré depuis qq années maintenant. Claire

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