Des amis de Baek Nam-Ryong

Des amis de Baek Nam-Ryong

Que ce soit par son voisin du sud, par exemple dans « L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha, ou par ses visiteurs, tentez « Pyongyang » de Guy Delisle, la Corée du Nord fascine. Mais elle reste méconnue et traduire un roman de l’un de ses écrivains les plus populaires, célébré jusqu’en Corée du Sud à en croire la préface, est un travail honorable, important et utile. Il est bon de saluer en « Des Amis » l’accomplissement de P. Maurus et J.-H. Yang qui sont apparemment passés par milles péripéties et difficultés pour nous faire découvrir l’un des ouvrages de M. Baek et plus encore pour pouvoir le rencontrer brièvement.

Baek Nam-Ryong s’inscrit dans le mouvement littéraire du 15 avril qui « prône moins d’héroïsme et plus de réalisme » dans les lettres nord-coréennes. « Des amis » n’est donc pas un livre de propagande mettant en scène des soldats ou des protagonistes extraordinaires se décarcassant à sauver la patrie ou à réaliser des actes exceptionnels, c’est un livre de propagande qui suit la vie « normale » d’un couple bancal, mal assorti, composé d’une cantatrice et d’un ouvrier, face à un magistrat qui doit décider s’il permet ou interdit leur divorce. « Le problème du divorce n’est pas un problème privé, ni un problème administratif qui se résumerait à rompre les relations entre époux. C’est un problème social et politique qui réside dans le destin de la famille en tant que cellule de la société, et dans la solidité de la
grande famille de la société » explique le juge et l’on comprend assez rapidement qu’il ne pourra jamais prononcer cette rupture : « chaque famille est une unité de la vie de la nation. Comment peut-on négliger la destruction de l’unité de la nation ? ».

Monotone et docile la littérature de M. Baek est conventionnelle par son style et irrémédiablement conservatrice tant elle suit les idées de son gouvernement. A l’instar du système soviétique, le gouvernement nord-coréen contrôle la vie artistique en Corée du Nord. Et c’est un plateau de platitudes, une marmite de banalités à défaut de kimchi que nous sert notre auteur-ouvrier que l’on bride puisque on ne cesse de lui imposer une limite précise à son imagination et à son libre-arbitre. Ainsi, l’auteur aurait eu après publication à se défendre officiellement d’avoir décrit et exposé la fragilité du modèle familial et l’hypocrisie d’un responsable régional arriviste Il s’en serait sorti parce que ses écrits ont une valeur pédagogique, une critique constructive de la société selon les hauts cadres du parti.

« Votre revendication spirituelle envers votre mari n’était pas correcte. C’est un problème moral sérieux pour la famille, n’est-ce pas ? Même si votre mari est en retard sur les goûts de notre époque et qu’il est borné c’est quand même le chef de famille et le père de Ho-Nam. Vous ne devez donc pas rejeter l’amour sincère et modeste qui vous lie depuis le début de votre mariage. Vous devez […] bâtir une tour d’amour avec les nouveaux sentiments dont accouche la vie spirituelle de notre temps » déclare le juge à Soon-Hwi, l’épouse incomprise, faisant ressortir la doxa politique nord-coréenne. Et comme il est important de respecter l’autorité de l’état au travers du bienveillant magistrat Jong Jin-Woo, parfait en toute occasion, Soon Hwi en fin d’ouvrage « s ‘inclina. Dans son cœur ondulèrent le respect et un sentiment de confiance envers ce travailleur de la loi aux cheveux couverts de givre. Son cœur chauffa et devant ses yeux gonfla une sorte d’espoir frais sur la vie ». La note sentimentale se révèle particulièrement distrayante et l’on se rappelle Antonov ou Gladkov qui firent les belles heures de la littérature soviétique des années 1950, ou on ne s’en souvient plus et c’est peut-être tout aussi bien.

C’est en conséquence par intérêt documentaire que l’on peut conseiller cet ouvrage ; suivre la vie quotidienne aussi harmonieuse que possible des protagonistes n’est pas sans attrait. Pour le reste, comme pouvait l’écrire Nabokov, c’est avec tristesse que l’on contemple « le gâchis que des mains obéissantes, des tentacules soumis dirigés par la pieuvre boursouflée de l’Etat ont réussi à faire de cette chosefarouche, fantaisiste et libre qu’est la littérature ».

 

Chronique rédigée par David Vauclair 

Des amis, BAEK Nam-Ryong , trad. de Patrick MAURUS et YANG Jung-Hee, Actes Sud, 245 pages, 21,80€

 

 

Quatrième de couverture :

Des amis est un roman de l’écrivain d’origine ouvrière Baek Nam-Ryong. En Corée, il a rencontré un vaste succès au Nord, en raison sans doute de sa tonalité critique, ainsi qu’au Sud, tant il incarne une démarche littéraire inédite. C’est le premier roman nord-coréen traduit en français.Baek propose une vision en prisme de la société nord-coréenne à travers le divorce d’un couple formé par une cantatrice et un ouvrier, qui provoque réflexions et interrogations chez tous ceux qu’il concerne. Si le mot « découverte » n’était pas galvaudé, il s’imposerait.

 



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