L’appât de José Carlos Somoza

L’appât de José Carlos Somoza

« Je veux bien que Shakespeare n’ait été, ni Macbeth, ni Hamlet, ni Othello , mais il eût été ces personnages divers si les circonstances , d’une part le consentement de la volonté, de l’autre, avaient amené à l’état d’éruption violente ce qui ne fut chez lui que poussée intérieure. » a écrit Bergson. Shakespeare aurait pu tout être, toutes nos pulsions, tous nos désirs, parce que l’œuvre de Shakespeare est un continent sur lequel l’humain est exploré dans toutes les directions possibles. Dire que Shakespeare c’est tout et rien, est une banalité, certes. Prouver dans une narration que l’œuvre de Shakespeare est une grille de lecture de l’humain, sans se perdre dans le foisonnement de ses textes, ni  combler sa narration par une interprétation commune de celle-ci, voilà qui est un exploit.  José Carlos Somoza, écrivain espagnol habitué des relectures d’œuvre, y réussit avec « l’appât », son dernier opus.

Dans un monde post attentat du 9 novembre, qui a blessé l’Europe et l’Espagne en particulier, la technologie montre ses limites. Maitrisée par tous, elle ne prévient plus de tout. Le principe de précaution aidant, la police se tourne vers l’humain, seulement l’humain.  Dans le monde entier, il est acquis qu’un psychopathe ne peut faire autrement qu’être un psychopathe, puisque tout homme est régi par le plaisir, dont la source est logée dans son  « psynome », c’est-à-dire, la satisfaction de son désir le plus profond.  La prévention consiste donc à détecter la nature de  ces psynomes par le biais d’appâts, femmes, hommes, enfants, formés puis sacrifiés sur l’autel du désir. Diana Blanco est la meilleure d’entre eux.  Sa formation est théâtrale, elle connait tout Shakespeare. Pourquoi ? Parce que dans Shakespeare, tous les psynomes sont traités, exemplifiés, et résolus. Un par pièce, toutes les pièces du puzzle psychique humain. Lorsque sa sœur se lance dans la recherche d’un tueur en série surnommé le Spectateur, Diana Blanco devra se surpasser  pour  la sauver autant de la torture et de la mort, que de la folie.

Sous une trame de polar classique, José Carlos Somoza pose avec talent une uchronie rare, où la technologie n’est plus une problématique centrale. Il y a diachronie dans l’uchronie.  Shakespeare est partout et nulle part. Si il peut paraitre difficile d’entrer dans ce roman dont les clés ne s’explicitent que très lointainement dans la lecture, après de nombreux et haletants rebondissements, la construction, l’esprit qui domine la narration , les nombreux niveaux de lecture possibles, rendent admiratif. Somoza traite ici autant du rapport humain avec l’idée que de la prédominance de l’esprit, la psyché, sur la raison, de la théâtralité de la vie et du règne des apparences que du principe politique de précaution et de ses conséquences. Construit en actes, il  fera éruption dans votre conscient en analysant les mécanismes de l’inconscient.

Chronique rédigée par Abeline

 

L’appât , José Carlos Somoza, Actes Sud , ISBN 978 2 7427 9939 8, 410p, 25€

Quatrième de couverture :

Fini les détectives, les policiers, les médecins légistes. Place aux ordinateurs, aux profileurs, aux appâts et… à Shakespeare. L’élite du « dispositif  » est à la manoeuvre pour traquer l’insaisissable « Spectateur » qui terrorise Madrid. Où Somoza atteint l’apogée de sa folie et de son art.



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