Cheyenn de François Emmanuel

Cheyenn de François Emmanuel

Cheyenn, non, ce livre de François Emmanuel, ne vous amènera pas, dans les grandes prairies de l’Ouest américain, chevauchant votre appaloosa à la recherche de bisons. Cheyenn est le nom que s’est donné Sam Montana-Touré, SDF, un homme au regard silencieux qui hante l’imaginaire du narrateur de cette histoire, un cinéaste, auteur de documentaire pour la télévision. Et si cette recherche vous entraîne vers de grands espaces, « ce sont ceux des chantiers ceints de palissades, routes et trottoirs défoncés, alignement de façades sinistres…dans cette demi-friche industrielle qui longe le canal sur près de quatre kilomètres,  paysages de délabrement urbain », usines désaffectées peuplées d’êtres à la dérive, de skinhead haineux, un univers entre misère et violence. 

Le cinéaste a rencontré une première fois Cheyenn dans une usine de filature désaffectée où il venait filmer Lukakowsky, un de ses compagnons d’infortune. Cheyenn n’apparaît dans ce premier documentaire  que de loin en loin, il n’est pas le sujet principal. Pourtant, déjà, au cours d’un plan fixe qui le saisit, le réalisateur remarque son regard intense, qui semble détenir un secret, peut-être tout simplement le secret d’une vie. Peu de temps après Cheyenn est sauvagement assassiné. Le narrateur, hanté par ce regard, décide alors de réaliser un second documentaire et de partir ainsi à la recherche de Cheyenn, de ses origines, de son passé, bref, de l’homme qu’il était au-delà des apparences.
 
« Parfois Cheyenn vient s’asseoir à côté de moi dans mon rêve. Nous sommes tous les deux assis  sur un banc, adossés au mur, et nous regardons les arbres du parc où nous nous trouvons; (…) Je ne me retourne pas vers Cheyenn mais je sens qu’il est à côté de moi, il pourrait être mon frère, mon ami de toujours, mon compagnon tranquille. C’est la récurrence de ce rêve qui m’a convaincu d’écrire. »

 Le cinéaste mène alors son enquête auprès des personnes qui l’ont connu, la soeur de Cheyenne, de Mauda, la femme qui l’a aimé mais qui n’a pas pu l’empêcher de sombrer, des skinhead qu’il soupçonne de l’avoir tué. Il rencontre le juge d’instruction qui mène l’enquête. Mais si tous deux s’acharnent à la découverte de la vérité, il ne s’agit  pourtant pas de la même. L’un veut découvrir les coupables, l’autre, la victime. Une exigence qui le prend tout entier, un quête plus qu’une enquête, une obsession. Mais comment filmer l’absence? Comment aller au-delà des apparences? Comment aussi être entièrement honnête vis à vis de l’image, ne pas tomber dans le voyeurisme, respecter l’intime. Ce sont ces interrogations philosophiques qu’égrène le livre mais pas seulement. Il aborde aussi les aspects économiques du cinéma documentaire, un producteur qui veut des résultats, du sensationnel et qui exige la rapidité.  Ainsi quand le cinéaste filme le regard de Cheyenn : 

« Le plan dure exactement quarante-six secondes, j’en ai gardé trente-quatre au montage contre l’avis du producteur Alain Nadj qui répétait en toute occasion : montrez court, montrez serré, le spectateur n’attend qu’un chose : vous balayer avec sa télécommande »

Or la démarche du cinéaste qui est à la recherche d’une vérité ne peut se faire qu’en laissant le temps au temps, le temps de connaître les gens, d’établir des relations humaines, de vrais contacts, le temps du respect et de l’estime : c’est ce qui se passe entre Mauda et le réalisateur. Ceci me rappelle la démarche de Raymond Depardon dans sa trilogie de Profils Paysans qui a demandé plusieurs années à Canal Plus pour filmer les agriculteurs lozériens ou ardéchois. Une démarche authentique qui cherche à entrer au coeur de l’Humain, à l’antipode de cette culture journalistique « qui recherche avant tout l’émotion »

Cheyenn a existé comme le prouve la dédicace de François Emmanuel qui s’adresse à Bernard Mottier, photographe français installé en Belgique : A Bernard Mottier qui a aimé Cheyenn. Y a-t-il eu réellement un documentaire? Je ne le sais pas. Par contre le livre de François Emmanuel est une  réflexion intéressante sur l’image. C’est aussi un bel hommage  à Cheyenn de même qu’à tous les hommes qui, comme lui, sont tombés dans la déchéance.

 

Chronique rédigée par Claudia Lucia 

 

Cheyenn, François Emmanuel, Seuil, 

 Le site de l’auteur 

Quatrième de couverture :

 

Qui était Sam Montana-Touré dit Cheyenn, cet Indien des villes dont on retrouva le corps au fond d’une usine désaffectée ? Il est mort enfermé dans son monde. Personne ne peut témoigner sur sa vie, sa quête, sa folie. Seules subsistent de lui quelques séquences muettes extraites d’un film documentaire consacré aux sans-abri. Longtemps après les avoir filmées, le cinéaste est hanté par ces séquences. Il souhaiterait leur redonner vie. Il voudrait traverser l’image de Cheyenn, filmer le « hors champ » de l’image et tenter de rendre à cet homme sa part d’humanité perdue. Ce livre est le récit de cette entreprise étrange et obstinée. Plus le cinéaste enquête, revisite les lieux, recherche les traces, plus il entre au cœur de la lancinante question que lui adressait Cheyenn de son regard silencieux.

François Emmanuel vit en Belgique. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans dont La Question humaine (Stock, 2000) et Jours de tremblement (Seuil, 2010).

Cheyenn – François Emmanuel par EditionsduSeuil
 

 



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