Entretien avec José Carlos Somoza pour L’appât

José Carlos Somoza revient cette année avec un roman autour de Shakespeare, « L’appât » Ce dernier opus est aussi divertissant qu’une relecture pointue et extrêmement vivifiante de l’oeuvre du grand dramaturge anglais. Dans un Madrid uchronique, un appât Diana Bianco, cherche à déjouer les plans d’un tueur en série le Spectateur. Mais c’est dans la méthode utilisée pour ce faire que tout se joue. Le théâtre de Shakespeare est sa  véritable technique d’investigation. Rencontre avec José Carlos Somoza. ( retrouvez la chronique sur l’Appât )

  Pourquoi cet exercice extrêmement périlleux de relecture de Shakespeare ?

 J’ai toujours eu une passion pour Shakespeare, c’est mon auteur préféré, alors, quand on sait que dans mes romans à suspense j’introduis des éléments culturels (poésie dans « La dame numéro 13 », art dans « Clara et la pénombre », physique dans « La Théorie des cordes »), il aurait été surprenant que je n’écrive pas sur cet auteur.

 

Quel est le point de départ dans votre esprit de cette nouvelle narration ?

L’idée, qui n’a rien d’insensé, de pouvoir découvrir comment fonctionnent nos désirs, de la même façon que nous analysons un code génétique. C’est pour cette raison que j’ai appelé ce dernier « psynome » par comparaison avec « génome ».

 

Pouvez-vous commenter cette phrase de  Bergson : « Je veux bien que Shakespeare n’ait été ni Macbeth, ni  Hamlet, ni Othello, mais il eût été ces personnages divers si les circonstances, d’une part, le consentement de la volonté, de l’autre, avaient amené à l’état d’éruption violente ce qui ne fut chez lui que poussée intérieure. » ?

Je crois que cela revient à couper les cheveux en quatre. Il faudrait comprendre cette phrase d’un point de vue général : nous sommes TOUS capables, si « les circonstances » et « la volonté » s’y prêtent, d’être n’importe lequel des personnages de Shakespeare, et non uniquement leur auteur.

 

Est-ce que votre premier métier de psychiatre  vous a aidé à concevoir et à écrire ce roman ?

Je ne nie pas qu’il ait influé, cette fois, sur mon idée selon laquelle nous pouvons être « déchiffrés », que notre conscience et notre volonté sont façonnées par les perceptions.

 

 Pouvez-vous nous  dire  pourquoi Diana Blanco, ce nom signifiant, et pourquoi une femme  comme protagoniste principale ?

En espagnol, « Diana Blanco » va de soi de par son rôle d’ « appât » (NDT : « blanco », en espagnol, signifie à la fois « blanc » et « cible »). Mais à part le jeu de mots, j’ai rarement vécu un personnage avec tant d’intensité, et j’ai rarement eu la sensation qu’elle était là, présente, me faisait participer à ses nécessités. Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé d’écrire le roman à la première personne, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps.

 

 Quelle est votre lecture de  Shakespeare ? Et quel serait votre psynome ?

Il est difficile de choisir une œuvre précise chez un auteur aussi vaste que le monde que je connais. Il y a de tout dans sa production. Et si je devais pencher pour une philia, je choisirais celle de « Labeur » : j’aime travailler et je ne conçois pas la vie sans mon travail d’écrivain.

 

Avez-vous  démêlé  enfin le rapport entre littérature et réalité ?

Non, même si dans mon œuvre, la métalittérature est passée au deuxième plan. Cela ne signifie pas que le problème soit résolu, mais que soudain, avec « Clara », j’ai senti que je pouvais raconter des fables littéraires parce que le chemin de l’autoréflexion de la littérature ne conduit pas qu’au néant. Cela revient à dire : « C’est écrit parce que quelqu’un l’a écrit ».

 

Lorsque vous dites « je ne peux pas me fier à ce que j’écris », que voulez-vous  dire ? Et en quoi le lecteur peut se fier à vous?

Je veux dire que la fiction est, en soi, un mensonge. Même si je préfère dire qu’il s’agit d’une autre vérité. Ce qui arrive, bien sûr, avec de nombreux « mensonges ». La fiction se situe à l’opposé des conclusions scientifiques. Elle ne cherche pas la vérité objective (la seule que nous puissions connaître) mais à repousser nos limites, notre horizon, en nous faisant connaître d’autres vérités qui ont pour caractéristique fondamentale d’être personnelles, privées. Nous pouvons tous partager ce que signifie la loi de la gravité… mais nous ne serions pas d’accord sur la signification exacte de « Hamlet ».

 

Vous vous  définissez souvent comme un auteur borgien. Avez-vous relu les leçons de  littérature anglaise du même Borges pour écrire ?

Je relis souvent Borges avec la fréquence que me permet mon lent rythme de relectures. C’est un maître incontestable de tout ce qui allait venir par la suite en littérature. Je l’ai toujours dit, Borges est le grand Préfacier du XXème siècle. La littérature du XXI ème siècle est préfacée par lui, qui l’a anticipée, qui a su voir les contrastes et les paradoxes de la création littéraire d’aujourd’hui.

 

 Comment  avez-vous travaillé pour ce roman ?

D’abord, j’ai relu Shakespeare et j’ai noté les caractéristiques de chacune de ses 37 pièces. En même temps, j’ébauchais un plan et je notais les « philias » et « masques » possibles qui me serviraient pour le sujet (même s’il y en a beaucoup plus, et le lecteur peut se rendre sur la page web du roman pour consulter la liste exhaustive).

 

Vous dites que  vous souhaitez divertir le lecteur, n’y avait il pas plus que cela dans  l’Appât ?

C’est possible, mais divertir ne doit pas nécessairement être un but modeste : en conservant les distances, n’est-ce pas ce à quoi prétendait Shakespeare quand il présentait ses œuvres à son public ? Les écrivains, avant tout, tels les « appâts » de mon roman, doivent donner du plaisir. Le reste viendra ou non.

 

Propos recueillis par Abeline Majorel,  Traduction de Marianne Millon  

 

 

 

 

6 total comments on this postSubmit yours
  1. Je viens de le recevoir et je me réjouis de le lire ! Et puis la couverture est sublime…

  2. Je suis en train de lire un 4ème roman de lui , « Clara et la Pénombre »… Je me régale à chaque fois et suis impatiente de le rencontrer, voire de lui parler aux « Littératures Européennes de Cognac ». Chaque roman que j’achète est issu de la collection « Babel », j’aime beaucoup les couvertures… J’attends pour lui acheter l’Appât à ce salon de la littérature et le faire dédicacer…

  3. Livre fascinant, une réussite.
    Je cherche , en vain , l’adresse du site pour consulter la liste exhaustive des psynomes. Si quelqu’un est en mesure de me la communiquer je l’en remercie d’avance.

  4. @H1: je pense que vous ne trouverez rien à part sur le site personnel de Jose Carlos Somoza, car le psynome est un concept qu’il a complètement inventé.

  5. j’ai fini le livre il n’y a pas très longtemps, le sujet abordé est vraiment très intéressant et méticuleux en même temps, c’est vraiment unique, mais je dois dire quand-même que l’aspect répétitif à travers les très( même trop) soulignés psynomes me dérangeait un peu comme si cela effaçait quelque peu le côté créatif.
    cependant j’ai adoré certains retournements de situations outre l’essence même du sujet.

  6. Avec Shakespeare comme référence on fait déjà bonne route. Très bonne interview merci

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