Entretien avec Xabi Molia pour Avant de disparaître.

Xabi Molia est cinéaste et romancier. L’un influence peut être l’autre et vice versa, mais c’est surtout un narrateur. Dans son dernier opus  » Avant de disparaître », il nous livre une uchronie pop, où Antoine Kaplan, médecin se passe à la question de l’innocence, dans un Paris assiégé par une peste plus proche de Resident Evils que de la bubonique chère à Camus. Séquencé, le récit interroge autant qu’il captive. 28 heures plus tard et non pas 28 jours, vous avez fini la lecture de cet opus et vous vous demandez : y aura t il des innocents pour nous sauver de la fin du monde ? Et comme Xabi Molia vous restez sur votre interrogation, parce que vous doutez autant de l’innocence que du monde. Rencontre autour d’un café d’un écrivain en doute qui répond aux questions avec autant de délicatesse que d’écoute. Rencontre avec Xabi Molia 

Votre roman est il un roman à thèse ?

 

Avant de disparaître est d’abord une histoire, et j’espère que jusqu’à la fin, cela reste une histoire. J’imaginais un homme dans une citadelle qui a perdu la femme qu’il aime, et c’est le point de départ de l’écriture de ce roman. C’est un livre à dispositif, ce qui me plaisait, c’était d’écrire une histoire avec un point de départ qui ne soit pas formaliste.

 

Les gens touches par l’épidémie dans votre roman ressemblent dans leur description à des zombies n’est ce pas ?

 

C’est le référent visuel, certes, mais je me suis amusé à ne pas prononcer le mot.

 

Pouvez vous nous parler de la construction de votre personage principal, ce médecin Antoine Kaplan ? et de celle de la narration ?

 

J’avais envie d’un personnage qui s’affaiblisse progressivement. Sa douleur au genou par exemple, elle semble bénigne mais elle m’a permis de montrer combien on peut être misérable face à cette petite douleur . Dans mon travail, le discours ne précède pas la figure. Il faut s’extirper de l’aspect ultra intellectuel, se débarrasser d’un attirail d’intention, de vouloir- dire, cela ne fait pas de bons romans. Le lecteur produit de la métaphore, de l’interprétation , mais moi j’aime produire des choses directes. J’avais envie d’une  citadelle  assiégée. C’est un peu bête, cela provient d’une culture pop que je voulais acclimater à la France. Alors je me suis demandé : c’est quoi un zombie rue Guynemer ? Je voulais que ce soit la rencontre entre deux romans, un collectif et un roman sur l’homme. J’ai une certaine frustration parce qu’Avant de disparaitre va être lu comme un roman d’anticipation et une parabole.  Or, c’est pas parce que l’on est pas dans la parabole que l’on écrit pas de manière politique.  Je me suis demandé : en temps de crise extrême  quelles seraient les idées qui émergeraient, quelle serait la forme de pouvoir ?  Et mon roman ne l’anticipe pas, il le figure.

 

Vous avez un style qu’on pourrait qualifier de plutôt sec, non ?

 

J’ai une sorte de maladie de Proust :  je l’ai trop lu, donc je l’ai d’abord imité, j’ai subi un refus de mon ancien éditeur Gallimard, alors j’ai pris le contre-pied, j’ai asséché la langue de Proust. Cette envie me rendait anachronique d’une part et puis, je suis un passionné de Perec, qui a un style sec. En tant que lecteur , je n’arrive pas à commencer un livre sans envie formelle inclue dans un projet narratif, ce qui est rassurant parce que parfois, ce qui est formel peut paraître un peu vain.

 

Votre roman est à la première personne. Pourquoi ?

 

C’est la première fois que j’écrivais à la première personne, mais là, épouser le point de vue de cet homme qui est dans le chaos, et celui du narrateur pour que cela reste dans la confusion, cela me permet d’être dans le surplomb, de récupérer le collectif.

Au départ j avais prévu un système stable ( je/il/je /il ) avec une disparition du je à la fin . Ce que j’aime c est le clinamen c’est-à-dire le défaut dans le système. Le trouble du personnage exige que le système se fragilise, se mette à dysfonctionner.

Mais j’ai quand même repris des choses de mes romans précédents : Joseph Bel est un des personnages de «  Reprise des hostilités « et   c  ‘était intéressant de justement le reprendre.

 

 

Le thème central de votre roman est tout de même celui de la culpabilité, il semble dans la mouvance de ces interrogations que l’on lit beaucoup en ce moment sur la nature du bourreau.

 

Il y a eu des débats, comme par exemple autour des Bienveillantes, mais à mon avis, cela affaiblit la fiction. Le but reste quand même de raconter une histoire. Si je devais écrire sur la culpabilité française , j’écrirai plus sur Vichy que sur la Shoah. Qu’est ce que serait un roman historique où l’on ne se poserait pas la question de l’histoire mais celle de la fiction ?

Le chapitre sur le dénuement est une clé secrète. Il faut arriver à ce chapitre pour comprendre le personnage, et c’est une question de technique du roman pour moi. Le sujet est intéressant parce qu’on a du mal à le penser mais on interroge jamais la victime qui n’est pourtant pas toujours innocente.

Il fallait que je fasse un livre sur une faute mais qu’on a  assumé au nom de la vie.

 

Avant de disparaitre est une narration extrêmement bien séquencée. C’est quasi cinématographique.

 

J’avais une envie très forte de faire un livre à scènes et à climat. Parfois on lit un autre auteur et on prend une leçon de littérature. Par exemple Marie N’ Diaye, c’est un écrivain de la sensation. Moi je cherche une sécheresse stylistique mais au fond je cherche le corps, comment le sentiment influe sur le corps. En cela ce livre est plus visuel . Le plaisir de la littérature est de donner à voir un monde qui n’est pas là .

 

Avant de disparaitre pourrait être lu avec une grille de lecture très chrétienne finalement. Est-ce voulu ?

 

On vit dans une époque du décryptage. Si cette maladie nous frappait on passerait notre temps à en faire l’exégèse. Mais non, je n’y ai pas pensé.

 

Pourquoi une maladie ?

 

J’ai vécu une jeunesse ennuyeuse à Bayonne où l’on rêvait de l’apocalypse, le côté survivaliste nous attirait. Et puis il y a eu les rumeurs de pandémie H1N1 etc .. Alors cela m’ a frappé : l’épidémie était un motif vraisemblable. Mais l’on reste sur le terrain de la littérature c’est-à-dire celui d’interprétations qui se juxtaposent. Il y a une omniprésence romanesque aujourd’hui.

 

Et le manifeste d’où provient il ?

 

Pour le manifeste, j’avoue que j’ai lu « l’insurrection qui vient «  et j’ai trouvé que c était un très beau texte de littérature oscillant entre le sublime et le ridicule. C’est un texte très rhétorique, dans la lignée de Bossuet.  Mais ce n’est qu’une source d’inspiration, parmi tant d’autres. Je voulais juste que cela dise les préoccupations que j’avais, notamment   une question que je prends très au sérieux : est ce que le monde ne serait pas mieux sans nous ? Il y a un certain vertige de la destruction que je ressens profondément.Au siècle prochain, l’homme du XX° siècle sera très probablement vu comme un salopard.

J’ai du goût pour certaines idées mais cela ne veut pas dire que je me les approprie. Par exemple j’aime celle qui dit que la destruction est le point d’aboutissement logique. La catastrophe continue d être pensée sur le mode du dérèglement et non pas comme la finalité, ce qui doit arriver. Et moi je me demande : mais qu’est ce qu’on peut faire ?

 

 

Le régime de votre Paris assiégé est quasi fasciste. Pourquoi ?

 

Ce n’est pas du fascisme mais du populisme. Nos contemporains prouvent en ce domaine qu’ils ont d’ailleurs une formidable capacité à recycler. Par exemple, j’ai trouvé une publicité qui nous disait que la crème de nuit est le devoir de mémoire de notre peau. Comment un concept solide peut devenir aussi liquide ?

Je me suis dit que dans un régime extrême, il y aurait des festivals. Et puis ce roman parle du passé plus que du futur. J’ai beaucoup recherché sur la guerre de 14/18 où Paris était assiégé.

 

 

Réalisé par Abeline Majorel

Crédit @brouillonsdeculture.fr

Avant de disparaitre , Xabi Molia , Seuil, 313p, ISBN 978 2 02 105419 4, 19,80€, 313p

 

 

 

 

 

 

1 comment on this postSubmit yours
  1. J’ai beaucoup aimé ce roman. Un point m’a légèrement dérangé : le personnage d’Antoine Kaplan semble être presque étranger au roman. Il est là sans être là, il fait les choses sans conviction, il se laisse balader, un peu mou, il fait ce que l’auteur lui fait faire, sans plus.
    Mais c’est le seul point négatif que je lui ai trouvé. J’apprécie que ce genre de littérature (que je trouve plus souvent dans les romans ado) paraisse en pleine rentrée littéraire chez un éditeur comme Le Seuil (comme « Brut » de Dalibor Frioux cette année ou encore « Les assoiffées » de Quiriny l’an dernier).
    Interview intéressante !

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