J’apprends l’hébreu de Denis Lachaud

J’apprends l’hébreu de Denis Lachaud

« J’apprends l’hébreu »

Et je me souviens de mes fiches de lecture.

A la demande d’Abeline et de Magali, je m’essaie à nouveau – la première tentative était un échec, j’avais abandonné – à la critique en ligne d’un prétendant de la rentrée littéraire.

Mais d’abord pourquoi se prêter à un tel exercice ? Surtout moi, persuadé que la chair est gaie et désolé de ne pas avoir lu tous les livres. Splendeurs et misères des courtisanes, Le rouge et le noir, Le comte de Monte-Christo, Guerre et Paix, … qui m’attendent depuis tant d’années. La littérature américaine aussi qui m’est totalement inconnue. La lecture est pour moi le luxe le plus inouï, la littérature l’art majeur.

Une façon de dire à Denis Lachaud si jamais il tombe sur ces quelques lignes par la magie de Google que je n’assume pas tout à fait cet exercice qui m’oblige à lire un livre que je n’espérais pas, dans le but principal de le « critiquer ».

Mais venons en à nos moutons.

Paru en août 2011, chez Actes Sud, gage de qualité s’il en est, je n’ai aucun a priori sur ce roman, le 6ème de Denis Lachaud, que je ne connais pas non plus.

Ce titre qui évoque la méthode Assimil renvoie au premier roman de cet auteur paru en 1998, J’apprends l’allemand.

« J’apprends l’hébreu, la langue du livre » et « dans 22 leçons, je quitterai ma famille ». Le récit à la première personne est celui du narrateur Frédéric Queloc qui va avoir 18 ans au moment où il quitte le lycée français de Berlin pour entrer en terminal au lycée français de Tel Aviv. Déraciné pour la troisième fois de sa jeune vie, Frédéric suit ses parents à Tel Aviv, accompagnés de sa sœur de 10 ans et de son frère de 9 ans. Il commence à entendre des voix, ne donne pas de sens aux phrases qu’il entend. En revanche, les mots écrits lui parlent.

Il recourt donc à un dictaphone pour écouter et entendre sa famille, ses voisins, les passants dans la rue à Tel Aviv puis transcrire leurs propos afin de comprendre le monde qui l’entoure.

Roman d’un adolescent schizophrène, la langue hébraïque devient la métaphore de la rupture intérieure qui se joue chez Frédéric : l’hébreu n’offre pas de lien visible entre les mots, contrairement à la langue française.

Conscient que la perte de son identité a accompagné la perte de ses différents territoires, Paris, Oslo, Berlin, Frédéric, à la manière de Théodore Herzl auquel il s’identifie peu à peu, décide de s’enraciner à Tel Aviv puis à Jérusalem.

Ce roman, finalement intéressant, m’a mis mal à l’aise : moins généreux que démonstratif, trop démonstratif, et pour, moi… raté. La folie de Frédéric renvoyant à la folie du monde, le rêve enfin réalisé de Théodore Herzl, le désir de jeter des ponts vers nos semblables, nos frères, aboutissant à la « catastrophe » ; Frédéric métaphore de l’état d’Israël. Tout cela n’est pas toujours assez clair.

J’ai apprécié les enquêtes auprès des passants mais avec un message encore plus œcuménique et humaniste, je recommande L’Autre d’Andrée Chédid, disparue il y a quelques mois.

 

Chronique rédigée par Stéphane Distinguin

J’apprends l’hébreu, Denis Lachaud, Actes Sud, ISBN 978-2742799435, 

Quatrième de couverture :

J’apprends l’hébreu est le sixième roman de Denis Lachaud publié aux éditions Actes Sud. Homme de théâtre, il est à la fois acteur, auteur et metteur en scène. Ses pièces sont publiées chez Actes Sud-Papiers.

« A chaque problème sa solution. A chaque robinet ouvert son début d’eau. A chaque trajectoire de A à Z son alphabet d’aventures. Le film du monde entre en moi par mon œil droit. Mon œil droit n’a rien de particulier. C’est un œil. Il regarde le film du monde. Mon œil gauche, par contre, regarde les hommes et les femmes composer l’humanité. Mon œil gauche est une oreille et cette oreille écoute ce qui bruisse d’humain, ce qui se cache derrière un sourire, un regard, une expression. J’entre par l’œil gauche à l’intérieur des hommes et des femmes et je vois, c’est-à-dire j’écoute. Voilà ce qu’il faut savoir sur mes yeux. Pour comprendre. » A dix-sept ans, Frédéric saisit de moins en moins ce que les autres lui disent. Il pèse, il réfléchit, il se concentre, mais il ne comprend pas précisément le message contenu. Le sens lui échappe. Alors, il achète un dictaphone qui lui permet de transformer les mots dits en mots écrits, la pénombre orale en clarté sur papier. Sa famille ayant quitté Berlin pour Tel-Aviv, il apprend l’hébreu, découvre une langue qui ne s’appuie pas sur les mêmes piliers de la pensée. En hébreu, le verbe être ne se conjugue pas au présent. Etre, au présent, n’existe pas. Pour Frédéric, les perspectives sont de nouveau changées : « Désormais, je ne suis pas. J’étais et je serai. Au présent, je me contenterai de devenir. » Un tel sujet ne pouvait mieux convenir à Denis Lachaud dont l’esthétique repose sur une dramaturgie de l’ambiguïté, dans laquelle les choses perdent toute notion de réel, selon une subtile dialectique des apparences et de la réalité. J’apprends l’hébreu est, à ce jour, son roman le plus brillamment achevé.

 

 



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