Le système Victoria d’ Eric Reinhardt

Le système Victoria d’ Eric Reinhardt

Voilà un livre facile à résumer. Le système Victoria, c’est la rencontre de la DRH d’un groupe mondial et d’un responsable de travaux sur la table de dissection d’Eric Reinhardt. Entre les deux personnages, c’est l’amour fou suite à une rencontre dans une galerie marchande de la Défense suivie d’une partie de bowling aux Quatre Temps. Une passion torride et totale. Voilà pour le résumé.

Et on fait 522 pages avec ça ? Oui, car le narrateur est le roi de l’analyse, tout est décortiqué. C’est, je crois, la première fois de ma vie de lecteur que je trouve un narrateur qui commente son propre style. Osant une image, il la justifie (« j’ai fabriqué ces deux images pour expliquer la spécifique dégradation de sa personne.. » page 105) à au moins deux reprises.

Anecdotique pour un livre aussi long ? Non, car cela révèle le défaut principal de ce roman, qui évoque ces textes accompagnant les expositions d’art contemporain ou les projets architecturaux (j’en recommande l’insupportable lecture à tous ceux qui ne l’auraient jamais fait) : les déclarations d’intentions sont omniprésentes, rien n’est gratuit, tout est appuyé, souligné…

Dans ce roman, l’échafaudage est trop visible. Les personnages ne semblent exister que prouver les théories de l’auteur. Le sommet est atteint avec cette espèce de guerre des classes que sont censées les deux principaux protagonistes. D’un côté une femme puissante, forcément libérale et de droite, DRH d’une entreprise dont on ignore tout, et dont le métier se résume à faire des plans sociaux, quand le super chef de chantier lui se coltine la matière et les contraintes que lui imposent justement les considérations financières, lui est bien sûr de gauche, cadre supérieur découvrant que finalement il n’est qu’un pion entre les mains des vrais chefs du monde. Reinahardt n’a pas l’air d’imaginer un instant que toute DRH d’une société du CAC 40 qu’elle est, Victoria ne domine guère plus le jeu que son personnage, il lui faut une opposition, alors il la pousse à l’extrême. Alors on a d’un côté  l’hyper classe dirigeante, la mobilité et les avions, de l’autre, la masse des autres cloués à leur pavillon et à leur famille. Sauf que ce qui pourrait être un sous niveau de lecture implicite est ici expliqué, surligné jusqu’à l’écoeurement, comme si l’écrivain n’avait pas assez confiance dans l’intelligence de son lecteur, à moins qu’il ne doute du pouvoir de suggestion de son écriture.

Je passerai sur l’érotisme de pacotille, avec une très belle publicité pour une marque de chaussures à talons aiguilles ou le nom des palaces ou les héros se retrouvent pour des scènes qui se veulent torrides. Manque plus que la marque du champagne et on verse chez SAS. A force de mouiller (ce qui est à peu près le seul verbe utilisé par l’auteur pour témoigner de l’excitation de son héroïne), le lecteur s’interroge un temps si l’action du roman ne se situe pas dans une forêt tropicale, tant le degré d’hygrométrie est élevé (il est vrai que l’héroïne révèlera qu’elle est une femme fontaine par intermittence). Sans oublier le narrateur qui n’arrive pas à jouir, mais possède une érection imperturbable avec Victoria, tandis qu’il peine à mener à bien l’érection d’une tour à la Défense.. Le clin d’oeil est vraiment subtil ! On devrait être en plein drame, dans la passion destructrice, on peine par moments à garder son sérieux devant l’accumulation de lourds symboles.

Blague à part, le système Victoria réserve aussi de très jolies pages. Reinhardt décrit très bien comment l’amour déstabilise son narrateur, à quel point la rencontre est tout sauf un long fleuve tranquille, comment, peu à peu, la jalousie fait son oeuvre, détruit la confiance: « mais elle est intéressante en cela qu’elle montre que ma perception de la réalité est complétée gangrénée par le soupçon : je ne crois plus à ce que je vois […] j’ai l’impression que la réalité est fausse, qu’elle est comme un trompe l’oeil entretenu par un tas d’individus qui manipulent les données du réel dans leur propre intérêt ».

De même il écrit de très belles pages notamment sur la jeunesse du narrateur ou sur l’histoire de la rencontre de ses parents. Au milieu de ce gros livre bavard est ainsi caché un petit diamant : l’histoire de la rencontre entre le narrateur de celle qui deviendra sa femme, qui révèlera bientôt une fragilité psychologique est une nouvelle merveilleusement bien écrite.. De même, Reinhardt quand il ne se perd dans ses discours de justification maîtrise très bien la construction de son histoire, réussissant malgré tout à nous intéresser durant plus de 500 pages. Dommage qu’il ait été si lourdaud avec son échafaudage narratif et son méta discours d’analyse de son propre texte (vers 1969 (clin d’oeil) ça a dû faire moderne ce genre de dispositif comme on dit dans l’art hyper contemporain (re clin d’oeil))
Dernier point  : je reste très circonspect sur la morale de l’histoire, et ces clichés finaux. Les méchants sont forcément deux polonais qui fréquentent un cinéma porno (d’ailleurs de la part d’un auteur qui se donne autant de mal à faire un roman réaliste aimant décrire la construction de la tour, on s’étonnera qu’il ignore qu’il n’existe plus qu’une seule salle ressortant de cette catégorie et qu’elle n’est pas vraiment dans le quartier de Saint Lazarre). L’assassinat de Victoria (je ne révèle rien, c’est raconté dès le début du roman.) semble confirmer cette vision moraliste du sexe, où celui qui cherche trop le plaisir est forcément puni. « Pour être tranquille sinon heureux, reste avec mémère et tes enfants à la maison » nous dit ce roman pourtant loué par la presse branchée.

Pour finir on conseillera de relire Au delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable de Romain Gary sur un sujet finalement assez proche, le vieux diplomate de mongénéral osait des transgressions autrement plus audacieuses. Ou les premiers romans d’Eric Reinhardt, le moral des ménages ou existence (tous deux disponibles en poche, je n’avais pas lu cendrillon je ne peux pas le recommander), qui avaient cette qualité qu’il semble avoir perdu depuis : une ironie dévastatrice plus intéressante que cet esprit de sérieux qui plombe cette pauvre Victoria et son amant.

 

Chronique rédigée par Christophe Bys 

 

Le système Victoria , Eric Reinhardt , Stock,ISBN  978-2234061903

Quatrième de couverture :

« Si David Kolski, architecte reconverti en directeur de travaux, avait renoncé à adresser la parole à cette inconnue croisée dans une galerie marchande, s’il lui avait dit : «Excusez-moi, je suis désolé, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre », s’il avait su qu’en abordant une femme de cette stature il entraînerait son existence dans une direction impossible, Victoria de Winter n’aurait pas trouvé la mort onze mois jour pour jour après leur rencontre.
Aujourd’hui, elle serait encore vivante, David ne vivrait pas retiré dans un hôtel de la Creuse, séparé de sa femme et de ses filles. Il n’aurait pas été détruit par le rôle qu’il a joué dans ce drame ni par les deux jours de garde à vue qui en ont découlé. Seulement, le visage de Victoria s’est tourné vers le sien et David a aussitôt basculé dans sa vie. »



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