D’autres prendront nos places de Pierre Noirclerc

D’autres prendront nos places de Pierre Noirclerc

Pour les habitués de Chroniquesdelarentréelittéraire, cela n’est pas une surprise d’apprendre que chroniquer un mauvais livre peut parfois me réjouir, sans doute l’impression de fustiger ce qui me provoque des angoisses véritables. Pour les autres, le principe même de ce site est de garantir une liberté de ton à tous les rédacteurs, dont moi-même. Je ne me suis jamais retenue, bridée quant à mes opinions et je n’ai jamais eu de cas de conscience ce faisant : Quelque soit le livre, si mon expérience de lecture forge une opinion négative de l’ouvrage, je l énonce dans un billet argumenté.

Or, pour la première fois, j’ai un problème à la rédaction de ce post, comme qui dirait un cas de conscience.  Autant ne pas vous le cacher, j’ai participé à faire éditer «  D’autres prendront nos places «  de Pierre Noirclerc. Evidemment, je ne suis pas éditrice chez Flammarion et je n’ai pas non plus enduit d’encre les  feuilles de ce livre. Non, je suis intervenue bien plus en amont, sur le processus de sélection.  En effet, Pierre Noirclerc est le lauréat d’un concours lancé sur la plateforme Welovewords à laquelle je participe régulièrement, concours pour lequel j’étais jurée.  L’énoncé du concours était alléchant : «  Mêler Shakespeare et Lady Gaga, pour nous offrir une comédie romantique revisitée, sexy et trash. » Pierre Noirclerc a participé brillamment, a été sélectionné pour avoir répondu avec  le plus de finesse et d’esprit à cet énoncé, et finalement , a été élu par notre collège, pour son style original et maitrisé, pour son esprit décalé et pour son pitch quelque peu borderline. J’ai voté pour lui. Mais où est donc l’auteur dont j’avais lu les premières pages ?  Car, des fulgurances stylistiques et de la drôlerie de ces quelques pages de concours, je n’ai rien retrouvé. Plus grave encore, du pitch de départ du concours qu’il a donc gagné, il  est aussi éloigné que Lady Gaga l’est de l’épure.  Bien sur, ma copine Sophie, que j’aime et respecte notamment pour ses opinions en matière de littérature,  elle aussi partie prenante du jury, peut me jurer ses grands dieux que « si, c’est bien une comédie romantique, et t’es trop raide, pas assez moderne, tu vas voir mes arguments sont justes et vont te convaincre… », rien n y fait, je dois être vieux jeu,  rigide : Pierre Noirclerc m’a déçue.  Avant même de commencer une œuvre, c’est dommage.

Mais je tiens à vous laisser juge, et je tiens donc mon exemplaire à la disposition de tout bloggeur qui souhaiterait  le chroniquer à ma place.

Quand à afficher ma déception, autant la justifier.  Si le titre me semble attirant dans la veine pessimiste/dépressive que j’affectionne et qui semble refléter l’état d’humeur de notre société, le contenu n’est déprimant que par ses faiblesses.  Les tribulations  en deux parties d’un adulescent de province qui après un détour vacancier à Londres subit les affres du marché de la consommation sexuelle parisienne, en quête bien sur,  de la sécurité d’un salaire quelqu’il soit et de l’amour, du vrai : le pitch du dernier Nicolas Rey ? Non, celui de Pierre Noirclerc, comme quoi , déjà,  d’autres prennent la place ! La quatrième de couverture annonce une génération Y , mais qui ne tient que par son année de naissance, non pas par l’aspect Digital Natives, puisque de digital, mis à part un mail et l utilisation de smatphones, il n y a pas.  D’aucun pourrait me répondre que le sentiment de désespoir, la déshérence du protagoniste correspondent à cette génération Why. Je leur répondrai que le pourquoi n’a pas d’importance pour Pierre Noirclerc dont le héros subit sa vie, sans même se demander pourquoi.  Son « raté moderne » va donc dans des chapitres courts de 2 pages en caractères 18 successivement : partir de sa province pour Londres, rencontrer une jeune fille, se trainer avec son maigre pécule dans les auberges de jeunesse de Londres, revenir à Paris sans avoir conclu, se trouver un minable appart ( c’est le côté réaliste, quoi que ) , toucher le RMI, passer des entretiens d’embauche minables, mentir sur son CV, avoir un poste sur un malentendu qui a pu marcher, sortir avec une hystérique Chloé, se faire plaquer et déprimer … et nous avec.  Car, nous, nous l’avons compris depuis longtemps que la génération sacrifiée des trentenaires n’avait pas de vision d’avenir, pas d’espérance, pas de but, cela fait même 30 ans qu’on nous le rabâche. L’utilité du constat ne se fait plus vraiment sentir. Et même, si je suis consciente de la part sans doute auto biographique d’un premier roman, j’attends qu’on me raconte le monde, pas qu’on me le photographie, sans légende. De plus, ce constat intime d’incapacité à agir, a pris la place de la comédie romantique revisitée dans «  D’autres prendront nos places » . Aucun d’entre nous n’est indispensable, c’est un fait, nous serons tous remplacés, cela en est un autre, Pierre Noirclerc est remplaçable, c’est le dernier.

L’arc narratif est donc aussi simple et désespérant que celui d’un mauvais Nicolas Rey, le sens du ridicule en moins. Mais que dire de la forme ?  Pierre Noirclerc hésite, il hésite entre ses maitres, ne se choisit pas un parti stylistique. Entre vulgarité sous prétexte d’oralité, ponctuation approximative, chapitrage indigent, saillies empruntées,  Pierre Noirclerc ne maitrise pas son écriture. Peut être les délais de production étaient trop courts pour qu un jeune auteur qui nous avait présenté 8 pages d’une grande qualité puissent produire un roman digne de lui et de nous.  Une heure après le début de la lecture, un autre avait pris la place de Pierre Noirclerc dans mon esprit.

PS: Reste néanmoins que l’initiative de Welovewords de tenter de faire émerger de nouveaux talents me semble non seulement judicieuse mais nécessaire. C’est une première tentative, un défrichage, si je puis dire, dont sans doute, nous tirerons les leçons. Le première d’entre elles me semble évidente : un auteur se construit sur un travail sérieux et suivi, et surtout long. C’est donc sur cette partie post- sélection qu’il faudra travailler. Mais, cela semble aller à l’encontre de la vision dominante en France de « l’auteur non fabriqué », émergent ex nihilo.

 

 

 

Chronique rédigée par Abeline

D’autres prendront nos places, Pierre Noirclerc , Flammarion , ISBN 978-2081266049

 

Quatrième de couverture :

‘J’ étais un raté moderne. Un type qui a tout fait comme il faut. Pas d’ennuis avec les flics, à part quelques contraventions, un diplôme, pas de handicap, un physique ni gracieux ni disgracieux. Et pourtantj’y arrivais pas. On devrait filer une notice à la naissance : Comment se démerder dans un monde pourri et corrompu peuplé à 95 % d’abrutis complets’. Entretiens d’embauche absurdes, saouleries solitaires et étreintes minables, le quotidien risible d’un antihéros de la génération Y balloté entre l’échec et la résignation, qui finira par dégoter une carrière et un amour forcément imparfaits.

 



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