Damnatio Memoriae, de Jean Dreydemy

À l’âge de 2 ans, Lucius est orphelin : son père, Barberousse Domitius, est mort au combat « quelque part dans le sud » et sa mère, Agrippine (dont le frère Caligula est empereur) s’est exilée aux îles Pontines avec son amant, Sénèque. Son grand-père, Germanicus, a été assassiné à Antioche où les premiers Chrétiens ont créé une église (les Romains polythéistes n’aiment ni les Juifs ni les Chrétiens monothéistes). Sa tante paternelle, Lépida Domitia, ne voulant pas s’encombrer d’un enfant, le confie à deux serviteurs de confiance, Euclide et Icare qui vont l’élever et l’aimer comme leur fils. « Ainsi s’ébaucha une vie tranquille à Antium, pour un fils de famille impériale, entre un acrobate et un barbier. » (page 13). « Si, plus tard, quelqu’un avait demandé à Néron quel espace de bonheur il avait connu dans sa courte vie, il aurait certainement répondu : ‘mon enfance à Antium’. » (page 98).

La première fois que Lucius voit Rome, c’est lors de la victoire des Romains en Bretagne, et il trouve cette ville laide mais plus tard : « « Rome aimait Néron. Néron aimait Rome. » (page 210).

La Pax Romana (paix romaine) est instaurée. « L’époque était aux jeux, puisqu’il n’y avait pas de guerre importante, mais uniquement un maintien de l’ordre du côté de l’Asie. » (page 62).

Icare se tue pendant un spectacle et Lucius reste d’abord avec Euclide puis sa mère le récupère et ils vont vivre à Rome. Agrippine épouse Claude, le nouvel empereur, et prépare l’accession au pouvoir de son fils unique alors que Claude a déjà un fils, Britannicus, et une fille, Octavie (que Néron se verra contraint d’épouser alors qu’il aime Claudia Acte, la fille d’une esclave).

Lucius a 12 ans lorsque Claude l’adopte et le renomme Néron (« homme courageux »). À 14 ans, il est émancipé et devient consul ; l’histoire continue : assassinats, empoisonnements, mensonges, complots, trahisons, scandales…

 

Ce roman historique est la biographie de Lucius Domitius Ahenobarbus devenu Néron, empereur de Rome, qui selon ce qu’il avait affirmé à sa mère à l’âge de 10 ans est aussi devenu « musicien, acteur, metteur en scène de théâtre. Le plus célèbre, le plus grand que Rome ait connu ! » (page 64).

Alors, fiction ou réalité ? La question est la même pour les biographies antiques (historiographies) rédigées par Tacite (Les Annales, en 110) et par Suétone (La vie des douze Césars, entre 119 et 122) car le Sénat a prononcé une Damnatio memoriaecontre Néron à sa mort. Il aurait donc dû disparaître des mémoires, de l’Histoire, eh bien c’est raté !

En tout cas, j’ai beaucoup aimé suivre ce héros déchu depuis sa naissance à Antium (aujourd’hui Anzio) en décembre 37 jusqu’à sa mort à Rome en juin 68. La première partie (une centaine de pages) qui raconte l’enfance d’un petit Romain de l’Antiquité est passionnante car on découvre la vie quotidienne, les métiers, les jeux (adulte, Néron fera interdire les combats de gladiateurs).

Une autre ville a compté dans la vie de Néron, c’est Pompéi (je rappelle que cette ville fut détruite en 79) car il y trouva l’amour en la personne de Poppée qui lui donna une fille, Claudia Augusta.

Alors fou ? Manipulateur ? Assassin ? Victime de médisances et de folles rumeurs ? On a pourtant l’impression à la lecture de ce livre que Néron était un pacifiste, un artiste passionné de musique (il composait et jouait de la lyre), de poésie et de théâtre, qui ne voulait pas que son règne soit « marqué par les guerres ni les conquêtes. » (page 180), qui désirait l’affranchissement des esclaves et qui se promenait incognito parmi le peuple pour entendre les avis et les opinions. « Que pensait le peuple ? Néron souhaitait l’apprendre par ce moyen direct. Bien sûr, le peuple ne disposait d’aucun levier politique, mais peut-on gouverner une multitude sans se préoccuper de l’opinion qu’elle a de vous ? Les gens parlaient du prix et de la qualité des produits, du déroulement des jeux, de leurs problèmes familiaux, plus rarement des colons de Bretagne ou des légionnaires d’Orient. » (pages 245-246).

Bien sûr l’homme n’était pas parfait : Néron a lancé une répression contre les monothéistes car, pour parvenir à leurs fins, ils utilisaient « l’injure, la calomnie et les pratiques magiques pour abuser de la crédulité des gens. » (page 312). Il n’aimait de toute façon pas les religions : « Que maudites soient ces religions avec leurs prophètes, leurs messies, leurs fanatiques, leurs prêtres, leurs rituels ! Je n’y vois que des ferments d’affrontements et de massacres ! » (page 332). Et se faisait donc des ennemis.

Mais après le traité de paix avec les deux frères, Vologèse le Parthe (les Parthes étaient les ancêtres des Perses) et Tiridate l’Arménien, Néron devint « commandant suprême » car il y avait la paix avec le monde entier (connu de l’époque).

Mais la paix est un leurre… « Si tu veux la paix, prépare la guerre ! » (page 362).

 

Quelques extraits

« Chaque fois que tu quittes un ami, fais comme si tu le voyais pour la dernière fois, approuva Sénèque. » (page 127). Néron repense à cette phrase plus tard : « Ils prirent congé d’Euclide avec émotion. ‘Lorsque tu quittes un être cher, fais comme si tu le voyais pour la dernière fois’, recommandait Sénèque. Euclide mourut avant la fin du chantier. » (page 204).

« Le Circus Maximus méritait bien son superlatif. Sur ses gradins, les habitants de Rome venaient exprimer leurs enthousiasmes, caresser des rêves de fortune, vomir leurs frustrations quotidiennes dans un bouillon égalitaire : pauvres et riches, lettrés et illettrés, aristocrates et esclaves. » (page 160). N’en est-il pas toujours de même ?

 

Chronique rédigée par La culture se partage 

Damnatio memoriae : plaidoyer pour Néron , Jean Dreydemy,  Société des Écrivains, 390 pages, 21 €, ISBN 978-2-748364118

Quatrième de couverture :

La damnatio memoriae fut prononcée par le sénat contre Néron après sa mort pour organiser matériellement son oubli.
Autorisait-elle aussi la manipulation de l’Histoire ? Néron était-il ce tyran cruel et manipulateur, ce persécuteur des chrétiens, le coupable du grand incendie de Rome, prêt à abandonner l’empire au bord de la guerre civile ? Comment le dernier empereur romain de la dynastie julio-claudienne finit-il par devenir l’« ennemi public » ? Souvent érigé en symbole de ce que la Rome antique a accouché de plus monstrueux, Néron a toujours attisé les passions.
Au fi l d’une fresque élégante, aussi accrocheuse qu’instructive, Jean Dreydemy en offre aujourd’hui une vision moderne, en nuançant un portrait que la légende voulait noirci à jamais. Une réhabilitation alliant psychologie et soucis du détail, sondant l’âme de l’empereur artiste maudit.

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3 total comments on this postSubmit yours
  1. Voilà qui est bien tentant !!

  2. Félicitations pour ce beau roman !!!

  3. j’ai été transportée au fil de cette lecture. J »ai tout simplement adoré!

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