Dormir avec ceux qu’on aime de Gilles Leroy

Malgré l’épigraphe sombre d’un refrain rock des années 80, le titre du dernier roman de Gilles Leroy donnait à craindre une bluette mais s’avère une agréable et émouvante chanson sentimentale. La dédicace pour Anne Wiazemski indique que le charme est sûrement ailleurs. Car si, comme le dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal en général, et sont un sujet universel et touchant, la littérature se nourrit en particulier bien au-delà d’un simple récit linéaire.

 

Chaque nouvelle aventure réenchante le monde : avec Marian la première poignée de main scellera ce que l’auteur nomme dès les premières pages, le « dernier » amour. Fatalement séparés, le monde défilera sous la fine observation de Gilles Leroy convoquant tous les rapprochements possibles pour lui permettre de « dormir avec ceux qu’on aime ».

Dès le début la fin annoncée est crainte. Le ton désabusé décrit sans concession les étapes du coup de foudre, de la séduction jusqu’à la communion pour ensuite s’assombrir de peur et de jalousie jusqu’à la conscience aiguë de notre solitude existentielle. Mais c’est justement le spleen teinté de réalisme et fatalisme qui imprime sa qualité au récit. En récurrence les chapitres nommés « wanderlust » rythment au gré des villes et pays traversés l’obsession obligée de Gilles Leroy pour retrouver le charme de Marian partout et en tout ce qui peut le distraire de l’absent. Quand le manque devient insupportable et paralyse, le sacré transcende le récit : métaphysique de la chair, virginalitė de la jeunesse et corps christique de son amant consolent l’âme et amplifient la lecture. Les pages s’envolent au gré des pays rencontrés, des animaux laissés, et des souvenirs fondateurs. « Partir fait mourir ceux qu’on aime » revient dans le récit.

 

Comme toutes les révolutions celles du cœur et de l’histoire se confondent dans le tragique. Dans un des plus beaux passage du livre, il convoque la reine blanche de Buenos Aires et la reine rouge de Bucarest en un ultime parallèle fatal et prémonitoire de ce qui l’attend avec Marian. Il n’y a plus d’avenir, les souffrances de l’enfance fragilisent l’adulte … « Qu’est-ce qu’on attend qu’on ne sache déjà » ?

 

Pour Gilles Leroy le soleil se lève à l’Est et s’y couche également. Une vie de livres à écrire, de l’aube de son premier amour russe à ce roman crépusculaire qui se termine alors qu’il laisse Bucarest et Marian derrière lui.

 

 

 

Chronique rédigée par Christiane Miège 

Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy, Mercure de France, ISBN : 978-2-7152-3213-6

Retrouvez l’interview de l auteur


Gilles Leroy – Dormir avec ceux qu’on aime par Librairie_Mollat

Quatrième de couverture :

« Tomber amoureux, ce jour-là, foudroyé au contact d’une main, me rendit mes seize ans, exactement mes seize ans à Léningrad. Quiconque aura aimé sait ces choses-là entre mille : étreindre une main, c’est tout donner, d’un coup, sans prudence, sans contrat, sans rien. Tenir la main, tous les enfants le savent, n’est pas seulement s’accrocher au passage : tenir ta main, c’est tenir à toi, tenir de toi. Et plus je serre, plus j’entrecroise nos doigts, les entrelace, plus je te dis mon incommensurable besoin, un besoin tel que ta paume me renseigne sur toi. Sur ta paume, j’ai pu lire que tu étais quelqu’un de bien. »

Au cours d’une tournée qui le conduit du Caire à Buenos Aires et de Casablanca à Odessa, l’écrivain-narrateur rencontre Marian à Bucarest et s’en éprend  instantanément. Mais les deux hommes ne sont pas égaux devant la vie et devant l’amour. Marian, issu d’un pays qui a fait les frais de la dictature, croit ferme en l’avenir et au cœur qui bat. L’écrivain français n’a plus le même enthousiasme. Gilles et Marian vont devoir composer avec le réel – la différence d’âge, la distance géographique, des emplois du temps inconciliables. Avec la confusion des sentiments, aussi.

Dans ce roman d’amour et d’errance, Gilles Leroy, après Alabama Song (prix Goncourt 2007) et Zola Jackson (2010), renoue brillamment avec la veine intimiste de Grandir et de L’amant russe.

Voter : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars
Loading ... Loading ...

Votez pour soutenir ce livre pour le Grand Prix Littéraire du Web
1 pingback on this post
Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

A propos

Chroniques de la rentrée littéraire est un défi lancé par le monde du livre à la blogosphère littéraire :
chroniquer une majorité des parutions romanesques de l’année.
En regroupant 300 bloggeurs
littéraires, Chroniques de la rentrée littéraire est un intermédiaire permettant à chaque livre d’être lu
par au moins un lecteur expert, en toute liberté de ton.

Chroniques de la rentrée littéraire © 2014 All Rights Reserved