Mélancolie vandale de Jean-Yves Cendrey

Comment ne pas lire un roman réaliste sur Berlin sans penser immédiatement au chef d’oeuvre d’Alfred Döblin « Berlin Alexanderplatz ».

Le chaos des années 20 mêlant tragédie et drôlerie populaire tourne au baroque désespéré et hilarant sous la plume de Jean-Yves Cendrey. Les bas-fonds du Berlin de Biberkopf, criminel rattrapé par le destin, deviennent les tréfonds de l’âme de Kornelia, victime rattrapée par le péché de concupiscence. Les clins d’oeil et hommages se poursuivent, depuis l’ouverture du roman sur une dépêche de l’AFP qui n’est pas sans rappeler les collages de journaux chers à Döblin, jusqu’à Alexanderplatz et la prison de Tegel déplacés par Cendrey vers le quartier Lichtenberg et la prison de Moabit. Sous l’air nostalgique de Lily Marlene ou la référence cinéphile à « Tous les autres s’appellent Ali » de Rainer Fassbinder, ce roman dépose un état des lieux de l’ Allemagne actuelle. L’auteur cite Heinrich Heine ou rappelle le passé nazi avec Herman Hesse, pour ne mentionner qu’une partie des multiples connaissances de J-Y Cendrey pour la culture allemande, affinant ainsi son constat d’une ville au centre de l’histoire. Tout rappelle que depuis Döblin il y a eu la construction et la chute du mur de Berlin, et désormais vacillante entre l’Est passé et l’Ouest présent, Kornelia Sumpf qui survit avec sa “Mélancolie vandale”.

Qualifié de « rose » le dernier roman de Jean-Yves Cendrey colorise à la truelle la mosaïque intérieure des impostures de Kornelia et de ses compatriotes surgis du passé communiste et passés depuis au capitalisme de l’Ouest. Il repeint en nuances pastel et éclairages fauves le résultat expressionniste et bariolé, de la réunification allemande.

Chaque personnage possède son langage propre, et l’auteur avec son vocabulaire choisi qui passe du populaire au savant, ne relâche jamais un rythme soutenu et une méticulosité descriptive. En perpétuel commentaire avec l’usage regulier du « on » et à travers un foisonnement d’images, dans un style déchaîné, moqueur et par une fine connaissance sociologique, J-Y Cendrey déconstruit savamment les vérités premières de ce cas unique en Europe qu’est devenu le Berlin de 2010. Son constat hyperréaliste n’est jamais cynique, car toujours sauvé par un fatalisme allégé ou un humour ravageur. Depuis le début du récit, à travers une scène grinçante et goguenarde de la visite de la citadelle de Spandau et sa dose comique du moindre détails décapant, jusqu’à la fin par une scène de marathon délicieusement éreintante, le lecteur déguste régulièrement un moment de bravoure littéraire et hilarant. Ce roman foisonnant à la luxuriance échevelée et énervée fustige justement notre société consumériste. Bien qu’à l’unisson de la violence sociale qui a broyé nombre d’allemands de l’ex DDR, il y ait chez l’auteur une dose de rage et de rancœur, les situations graves et intimes se nuancent immanquablement et joyeusement de gentillesse et d’humanité.

Si « Le monde est fait de sucre et de poussière » selon la plus connue des citation de Döblin, alors de rose et de sépia est colorisé la couverture et le dernier roman de Jean-Yves Cendrey.

Chronique rédigée par Christiane Miège

Mélancolie Vandale, Jean-Yves Cendrey, Actes Sud , ISBN 978-2-330-00231-2

Quatrième de couverture :

Dans Berlin réunifiée, Kornelia Stumpf, cinquante-trois ans, fille d’un fervent communiste ex-employé de la Stasi, traverse dans les deux sens un Mur qui n’existe plus en proie à des nostalgies bancales et à des désirs désordonnés, entre sexe de la dernière chance et douteuses extases matérielles. Hommage grinçant et désabusé à une ville emblématique, un roman baroque et tragique en forme d’élégie qui, laminant les mythologies de la défunte RDA comme les illusions de l’Allemagne nouvelle, dresse l’impitoyable cartographie d’un monde gangrené par une mémoire désormais assujettie à une marchandisation décomplexée et vorace.

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