C’était de Joachim Séné

« C’était » un abîme sous les pas du lecteur
« C’était » est un livre à contrainte. Chaque paragraphe commence par ce verbe, inlassablement répété, comme pour tenter un décompte impossible du temps d’avant.
« C’était s’apercevoir qu’il était onze heures et qu’on avait encore rien fait, deux heures perdues dont on avait du mal, l’heure suivante en faisant tourner la souris au hasard de son écran, à se souvenir. »
« C’était, une fois de plus, le restau du vendredi entre collègues, sans les chefs restés entre chefs, ce restau là, bien connu, sûr, et les impressions de déjà-vu qui allaient avec. »
 La contrainte formelle qui structure le livre de Joachim Séné fait écho bien sûr au « Je me souviens » de Georges Perec, mais en circonvenant ses souvenirs au monde du travail, Joachim Séné brandit au lecteur un miroir particulièrement réflexif sur notre ordinaire. Ce petit monde du travail, du quotidien, des écrans, de la vacuité des rapports humains, des faux-semblants dont le système nous persuade (et dont on se persuade également pour supporter le système) ouvre un abîme sous les pas du lecteur. De souvenirs en oublis, Joachim Séné parle de chacun d’entre nous, de notre rapport au monde et de ce que nous en faisons.
La contrainte dont use Joachim Séné a de nombreuses vertus. Celle d’une forme neutre qui nous plonge dans un passé qui semble être devenu indistinct, qui peut-être autant celui du lecteur que celui de l’auteur. Celle de nous plonger dans une espèce de conte ou de cauchemar chaque jour recommencé, miroir de notre propre quotidien, qui interroge profondément ce qui nous motive, mais aussi souligne ce qui nous blesse. ‘C’était » offre une plongée lucide et désabusée sur ce qui occupe ou fait semblant de nous occuper. Dans ce défilé des jours et des semaines, où ne submerge que quelques souvenirs, Séné éprouve notre propre mémoire, notre propre décompte du temps, et souligne combien il se ramène a peu de choses. Derrière la légerté de l’oeuvre, se glisse un propos éminemment critique sur le monde du travail et la manière dont il nous persécute mentalement, physiquement, socialement…
« C’était » nous rappelle à la lamentation des jours. Il s’inscrit dans la longue lignée de la description littéraire du monde du travail, où l’on retrouve, parmi les meilleurs, « l »établi  »  de Robert Linhart, les   »Chroniques des années d’usine » de Robert Piccamiglio, « Daewoo » et   »Sortie d’usine » de François Bon, ou « Négociation », de François Rosset, voire même l’aventure des « Perpendiculaires » à la veille des années 2000 – ce qui n’est pas la pire des compagnies. Ici aussi, la forme rejoint le fond. Joachim Séné structure son texte comme le code informatique que construit son personnage, sans cesse ressassé, dans une forme proche d’un poème qui n’a plus rien d’épique ou d’un récit documentaire qui n’a plus rien d’un document. Ce monde du travail sans visage que regarde Joachim Séné c’est le nôtre en reflet. Il est effrayant, c’est pour cela qu’il est essentiel.
« C’était aller à cette journée de conférences et prendre plaisir à être là, loin du bureau, avec un badge au nom de notre société autour du cou, être là pour un petit déjeuner offert et puis s’asseoir dans les fauteuils de cinéma et écouter, noter pour noter tout en faisant sortir par une oreille ce qui était entré par l’autre, attendre patiemment la fin de la conférence, noter les questions du public, sans écouter, avoir le corps au repos et noter pour réfléchir plus tard ; se dire qu’il fallait profiter au mieux de cette journée bruyante, passée sur l’épaisseur molletonnée de sièges bleus.
C’était passer la matinée à trier un nombre anormalement élevé d’emails, en lire quelques uns, répondre à encore moins, en mettre beaucoup de côté puis, le midi, manger trop lourd, un couscous et, les heures de l’après-midi qui suivaient, grasses, buter sur ces lignes de code qui paraissaient pourtant évidentes il y a seulement quelques jours. »
Chronique rédigée par Hubert Guillaud 

Le site de Joachim Séné : http://www.joachimsene.fr/txt/

« C’était », livre numérique chez Publie.net, 2,99 euros : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505162/c-%C3%A9tait

Les autres livres de Joachim Séné : http://www.publie.net/fr/list/auteur-32735-joachim-s%C3%A9n%C3%A9/page/1/date

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  1. C’était partager l’avis d’Hubert Guillaud sur C’était.

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