Entretien avec Marius Popescu pour les Couleurs de l’hirondelle

Entretien avec Marius Popescu pour les Couleurs de l’hirondelle

Les couleurs de l’hirondelle de Marius Daniel Popescu nous ont enchantés par leur voix originale et originelle, par leur réflexion sur l’intégration concrète, détaillée et sublimée, par leur langue précise, obsessionnelle et tendre.

Marius Daniel Popescu, roumain d’origine et suisse d’adoption, écrit des romans français. Lauréat du Grand Prix Littéraire du Web, il a accepté avec beaucoup de gentillesse et d’humilité de répondre à nos questions. Avec la joie de celui qui suit son propre chemin, il nous remercie de le partager.

 

Le deuil est-il un point de départ?

Oui et non! Le livre Les Couleurs de l’hirondelle est la suite de La Symphonie du loup; je garde les mêmes personnages et j’ajoute de nouveaux « destins » présentés plus ou moins brièvement; la mort du père ouvre La Symphonie du loup, la mort de la mère « commence » Les Couleurs de l’hirondelle; le deuil est présent dans les deux livres, le deuil « de l’instant » est présent sans arrêt, le deuil d’une personne chère de la famille est un « départ » fort dans l’histoire qui suit à la fois des êtres et leur habitat: quartier, appartement, pays.

 

Est-ce le diable ou Dieu qui se cache dans les détails que vous aimez transcrire?

C’est le lecteur qui décide! je ne pense pas au diable et ni à Dieu, quand j’utilise la description, je veux seulement être fidèle à la réalité qui nous entoure, qui entoure mes personnages. Je veux « faire sentir », « faire voir », « faire vibrer » le lecteur! C’est toujours le lecteur qui décide si le diable ou Dieu sont présents!

 

Est-ce que le détail de la vie, de la minutie de son récit constitue le seul moyen de donner à voir des mots conceptuels tels que Bonheur ou Tristesse? Le mot précis existe-t-il vraiment pour vous?

Non, le détail et la minutie de son récit ne constitue pas le seul moyen de faire « voir » les sens des mots comme Bonheur ou Tristesse! Chaque écrivain a ses moyens, plus ou moins inédits, plus ou moins originaux. Chez moi, il y a des descriptions qui « valsent » entre Bonheur et Tristesse, entre Joie et Absurde. Et le mot précis, il n’existe jamais, chaque mot est une « relativité »!

 

On pourrait considérer votre phrase comme répétitive ou ressassante, comme Péguy, comment construisez vous votre voix?

La répétition est une sorte d’incantation, les mots sont les mêmes ou presque les mêmes, mais ils disent autrement et autre chose par rapport aux sens qu’ils sont censés de transmettre.

 

Vous laissez la place au lecteur de travailler, de se faire traverser par le livre. Envisagez-vous le lecteur comme une voix supplémentaire dans le livre?

Oui, bien sûr, le lecteur est une voix unique, chaque lecteur est une voix unique et cette voix se plaque sur la « partition » que je lui propose. J’impose un « style dans le dire » et chaque lecteur invente sa voix, sa lecture, son ton et son sens!

 

Vous semblez vous interroger sur la vérité des mots. Quelle est votre vérité sur vos mots?

Mes mots, tous les mots ne devraient pas exister!

 

Plier le concret à l’imagination du mot juste: est-ce une bonne définition de votre écriture?

Le concret nous échappe sans arrêt, les mots lui courent après…

Je m’approche le plus possible de chaque élément qui nous entoure, je sors en évidence ce que certains ignorent…

Je sacralise « le banal »…

Avez-vous l’impression d’offrir une voix nouvelle, un nouveau style à la littérature contemporaine?

Je n’offre pas une voix nouvelle, je crée, je travaille, je « rédige », j’invente des phrases, un style qui évite le plus possible de « réinventer la roue ». L’originalité est un critère très important dans l’art, dans la littérature, cette originalité passe aussi par la « manière de dire », de faire du « conte »!

 

D’ailleurs, que pensez-vous d’elle, de la littérature contemporaine?

La littérature contemporaine est à la fois « vieille » et « jeune innocente », il y a la littérature de « consommation » et celle dont il sort, de temps en temps, de belles et bonnes surprises artistiques; malgré tout, cette littérature contemporaine ne réussit pas à rivaliser avec ce qu’on attend d’elle, elle ne réussit pas à parler de la complexité du monde actuel.

 

Comment faire la différence entre une parole banale et une parole significative?

Chaque parole est à la fois banale et significative! La différence se fait à travers nos jugements de valeurs, nos éducations, nos attentes, nos désirs.

 

Les mots sont ils toujours signifiants pour vous? Quel est le sacré du mot de nos jours?

Oui, les mots sont toujours signifiants pour moi, j’ai fait le choix de m’éloigner de leur non-sens, de leur absurde, je leur cherche la vibration qui donne un sens dans la vie, avec la vie. Le sacré du mot, de nos jours, c’est le fait que le mot est plus humble que nous, ceux de cette époque, ceux de cette actualité!

 

Quelle différence faite vous entre votre écriture en roumain et celle en français?

Depuis plusieurs années j’écris seulement en français, il n’y a pas de différence à faire, je suis devenu un écrivain de langue française!

 

Vous avez écrit: « Je parle de vous/et/vous parlez de moi,/sans qu’on se demande la permission/, on est de drôles/de machines à écrire. » De quoi je parle en lisant Les couleurs de l’hirondelle?

En lisant Les Couleurs de l’hirondelle, vous parlez de vous même en vous « soumettant » aux « règles » du livre, vous vous racontez au « micro » de mon histoire, vous parlez toujours de vous même, avec l’aide de ce miroir qu’est le livre!

 

Peut-on voir dans le récit de la mort de votre mère et celui de la naissance de votre fille, une métaphore de la renaissance après l’exil et l’adoption d’une autre langue et culture?

Je suis un exilé amoureux, j’ai quitté le pays de là-bas pour une femme du pays d’ici! Il y a une renaissance perpétuelle, elle est aussi liée à la mort et à la naissance, en même temps elle est dans l’exil de chacun, sans quitter son village, sa ville, son pays et/ou sa langue maternelle.

 

Vous avez choisi de déconstruire le roman autobiographique. Pourquoi?

La déconstruction de ce que certains appellent mon « roman autobiographique » résulte surtout de la structure du livre, de la « composition » de ce livre: il y a des parties courtes et des parties longues, il y a une sorte « d’anormalité » du détail de la vie de chaque jour, ma vie, votre vie, la vie de n’importe qui!

 

Comment définiriez-vous votre écriture? postmoderne? déconstruite? et que pensez-vous d’un point de vous formel des productions littéraires francophones actuelles?

Je ne veux pas définir mon écriture, c’est le travail des lecteurs de toutes sortes! Je ne peux pas me prononcer sur les productions littéraires francophones et actuelles, je lis beaucoup moins que vous!

 

Comment faire passer le charnel dans une écriture très objective?

L’écriture peut ou doit paraître objective mais elle n’est jamais objective! Le charnel est sous ce voile « d’objectivité », le charnel se sent à travers toutes les matières, à travers tous les mots.

 

Quelle est la place du dialogue pour vous?

Le dialogue « classique » ne m’intéresse pas, je fréquente un « dialogue par les cinq sens » tout d’abord! Chaque narrateur peut être n’importe qui! Chaque lecteur est un narrateur du livre!

 

Votre roman est un formidable plaidoyer pour l’intégration. Pouvez-vous nous parler de votre adoption de la langue et de la culture francophone? Qu’est ce que l’intégration pour vous?

J’ai « atterri » dans la langue française de Lausanne, de la Suisse romande, je suis tombé dans cette marmite française et francophone et je n’arrête pas de me nourrir, de nager et de plonger dans cette francophonie! L’intégration, c’est d’apprendre à aimer TOUT! L’intégration, c’est d’apprendre à tout comprendre! Et respecter TOUT!

 

 

Propos recueillis par Abeline Majorel

 



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