Le bon hiver de Joao Tordo

Ce récit appartient à la catégorie des romans noirs philosophiques. Et plus précisément des thrillers héritiers du classique « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, qui voit disparaître un à un les protagonistes d’un huit clos savamment ordonné. Si l’on considère que le narrateur est un écrivain revenu de tout et qui entrecoupe son récit de longues notes en bas de page sous forme de digressions existentielles, « Le bon hiver » répondra de façon large et savante bien plus qu’à la simple question éternellement posée, à savoir : « qui est l’auteur des crimes »?

 Après un début un peu long, laborieux et fabriqué, vient le moment crucial où l’on se retrouve témoin du crime, face au cadavre et sans aucune possibilité de fuir. Alors pour notre plus grand plaisir intellectuel, la pièce macabre peut commencer. La composition en abîme plonge savamment le lecteur dans une quête de sens méticuleusement et logiquement organisée. Entre autocritique de l’écrivain et analyse désabusée de la littérature ou de la production cinématographique, Joäo Tordo remonte le temps et déconstruit nos certitudes pour mieux affiner son enquête aiguë. En plongeant dans les vies des possibles criminels, c’est toute la société qu’il stigmatise et le lecteur qu’il décompose.

En miroir du livre qui déroule sa narration, l’auteur réfléchit aux tenants et aboutissants de son sujet, n’hésitant pas à mentionner les difficultés philosophiques du processus tout en livrant les clés de la compréhension au lecteur. Sa théorie de l’échec nous renvoie à notre finitude, sa métaphore artistique sur la fabrication de ballons destinés simplement à être lâchés au-dessus de la mer, permet toutes les digressions sur l’art, la liberté, la beauté. Le crime pose à son tour des questions juridiques sur la responsabilité voire la complicité de chacun. La mécanique primitive de survie et de défense se met en place, questionnant ainsi psychologiquement notre propre humanité. Vient alors le moment des choix vitaux posant les graves questions de la négociation ou du refus, de l’appartenance au groupe ou de l’individualisme forcené. Pris comme des rats, les protagonistes se transforment sous nos yeux en rats de laboratoire, auxquels l’auteur nous pousse à nous identifier.

Cette mécanique trouve son apogée, quand le narrateur contraint de mettre par écrit son alibi, nous affirme, à nous lecteurs, que tout est dans le récit qu’il suffirait de reprendre. Ce microcosme est la métaphore d’un monde, dont Bosco, comme son nom l’indique – le maître de ces bois – retiendrait tout le monde prisonnier en se prennant pour un dieu tout puissant.

Pour João Tordo l’homme est seul, l’amour n’est qu’une illusion et ne resterait-il qu’un Adam des derniers temps dans cet îlot naturel, qu’il aurait abandonné depuis longtemps tout espoir de paradis.

Cependant ruse il y a, car seul l’écrivain sait.

En narrateur qui a renoncé à tout et qui n’a pas oublié sa mortalité, lui seul connaît la fin de l’histoire.

« Le bon hiver » est là pour nous apprendre ce qui s’est passé

Chronique rédigée par Christiane Miège 

Le bon hiver, Joao Tordo, Actes Sud, ISBN 978-2330005962

Quatrième de couverture :

Sexe, crimes et métaphysique à Sabaudia, sur les terres de Pasolini et Moravia, pour un thriller intense qui réunit une faune hétéroclite d’artistes décalés et de pique-assiettes internationaux chez un extravagant mécène passionné de production cinématographique et de montgolfières. Un écrivain misanthrope et hypocondriaque est à la manoeuvre pour explorer les voies tortueuses de personnages déracinés, toujours attirés par l’abîme.

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