Sur l’affaire humaine de Luc Dardenne

Sur l’affaire humaine de Luc Dardenne

Affirmant sa préférence pour une liberté formelle, Luc Dardenne ne nous parle pas « de » l’affaire humaine, mais propose à notre consolation 12 chapitres « sur » l’affaire humaine. Et c’est ainsi qu’avec clarté et simplicité, en compagnie de philosophes et écrivains, il reprend le cheminement des pensées qui taraudent les humains de la naissance à la mort.

Pour ouvrir le cortège, il choisit le Kafka diariste de 1917 :  » Est il possible de penser quelque chose d’inconsolable? Ou plutôt quelque chose d’inconsolable sans l’ombre d’une consolation ? « .

Un peu moins d’un siècle plus tard et au mépris de la prévision d’André Malraux, le XXI ème siècle n’a toujours pas retrouvé sa consolation divine. Mais demeurent les philosophes et écrivains pour mener la danse.

Les premiers chapitres cartographient les chemins ou traverses empruntés par Heidegger, Nietzsche, Levinas, et Spinoza, cueillant au passage un florilège des grands thèmes existentiels et éternels comme dieu, le temps, la mort, l’animalité, le suicide ou l’amour absolu. Les citations d’écrivains dont Baudelaire, Tchekhov, Canetti, Rimbaud ou Grossman convoquent dans les chapitres suivants, la part plus sensible de notre être, celle en interaction avec l’autre, et qui voit fleurir les illusions, la séparation, le meurtre, la puissance, la peur, la haine et la mélancolie.

À mi-lecture, Nietzsche non plus en citation ou analyse mais en critique, permet à Luc Dardenne de développer la notion d’ « être à plusieurs ». À travers la sensibilité de Proust, Bloch ou Mandelstam, il rejoue un hymne à l’amour inconditionnel – celui qui va jusqu’au sacrifice de sa vie – d’une mère (ou d’un adulte) pour l’enfant, permettant ainsi une possible consolation.

De façon un peu trop rapide, les 2 derniers chapitres questionnent la naissance dans notre société de consommation, qui voit ses membres refuser de vieillir et peureux de mourir, sacralisant et sacrifiant dès lors l’enfant, de par la difficulté aujourd’hui, à les aimer d’amour infini.

Ce récit envoûtant par sa narration en spirale, et rythmé comme une conversation respire, nourrit de charme et d’émotion notre affaire humaine toujours aussi questionnante. Sans surprise, ce texte affirme l’inclinaison du cinéaste Luc Dardenne pour l’art et les écrivains en consolation philosophique. 

Chronique rédigée par Christiane Miège

Sur l’affaire humaine, Luc Dardenne, Seuil, ISBN 978-2021079081

Le fil rouge : 

 

Quatrième de couverture :

Comment sortir de la peur de mourir sans tuer ? Voilà l’affaire
humaine ! […] Dieu mort, nous ne pouvons plus mourir de la
même façon. Son amour, sa consolation, sa protection, son
éternité ne nous soutiennent plus, ne nous sauvent plus. […].
Comment énoncer la mort de Dieu sans s’entendre murmurer
qu’il est encore en vie ? Comment vivre cette solitude mortelle
dans la chambre close de l’univers sans se ménager une porte
dérobée? Comment vivre cette solitude humaine sans Dieu,
l’accepter vraiment, y reconnaître enfin notre condition sans
faire appel à de nouveaux « dieux », de nouveaux doubles, de
nouvelles étreintes d’éternité ? […] N’y a-t-il pas une joie
humaine, si humaine, à être à plusieurs, à se rencontrer, à
échanger, à être en relation, à converser ? N’est-ce pas cette
joie qui me fait oublier ma mort et me dit que la vie vaut la
peine d’être vécue ? Oui, c’est ce que je sens, je pense, mais
soudain ce sentiment, cette pensée s’effondrent. Que répondre
à la question de Franz Kafka, à la modeste question, si
humaine question qu’il nota dans son journal le 19 octobre
1917: « Est-il possible de penser quelque chose d’inconsolable?
Ou plutôt quelque chose d’inconsolable sans l’ombre d’une
consolation ? ». Je ne veux pas ressusciter un Dieu mort ni le
recycler en un « Dieu absent », mais descendre en moi-même
pour entendre la modeste question de Kafka.

Biographie de l’auteur

Avec son frère Jean-Pierre, Luc Dardenne a obtenu deux fois
la Palme d’or au Festival de Cannes: en 1999, pour Rosetta; en
2005, pour L’Enfant. On a pu lire dans « La Librairie du XXIe
siècle » Au dos de nos images (2005 et « Points Essais », n°
601). Les frères Dardenne ont obtenu le Grand Prix du Jury à
Cannes (2011) pour Le Gamin au vélo.


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