Bohème d’Olivier Steiner

Bohème d’Olivier Steiner

Céline dans un de ces jours de philanthropie contagieuse expliquait que lire Proust était une épreuve, argumentant : « 300 pages pour savoir que totor encule tata, c’est trop ». Injuste ami d’Arletty, aux idées bien arrêtées, Proust c’est tellement plus que ça, l’histoire d’un monde, des personnages, des caractères, et si j’en crois un jeune thésard croisé récemment une éthique et une esthétique de la doublure, mais ça c’est une autre histoire. Lisant Bohème d’Olivier Steiner, je me plaisais à imaginer ce qu’aurait pû écrire le monstre pas très résistant de Meudon.

 

Ils sont deux l’un vend de l’huile de l’olive dans une boutique de l’Ile de la Cité (ou saint louis, j’ai toujours confondu les deux, une île littéraire où il vaut mieux croiser Aurélien d’Aragon ) l’autre est un grand metteur en scène, qui prépare son Tristan et Isolde de Wagner à Los Angeles (tellement plus chic que Bayreuth). Ils se croisent un soir, le premier laisse un message au second et pendant près de 222 pages ils vont s’envoyer des sms des mails des lettres…pris d’un désir d’autant plus grand qu’il ne peut être facilement réalisé.
En route donc pour 220 pages de « je t’aime tu me manques tu es loin je te veux mais je ne peux pas mais je te veux quand même.. » soit une version littéraire de n’importe quel feuilleton pour ados (l’honnêteté me conduit à reconnaître que c’est aussi le canevas de plus d’un grand roman classique, preuve supplémentaire que ce n’est pas les péripéties qui font le livre) qui serait passé par la rue Sainte Croix de la Bretonnerie (un haut lieu de la communauté gay parisienne pour les non connaisseurs). Reste qu’on a l’impression de lire une version qui se voudrait intello poétique des Feux de l’amour… Car il faut l’avouer, les pages se tournent, la lecture progresse.. On pouffe mais on lit comme on suit un mauvais feuilleton, en ayant un peu honte, mais en s’amusant follement.

Ce n’est pas un roman, mais un album de familles tant les clichés s’enfilent les uns après les autres, comme les perles d’un sautoir. Rimbaud, Proust (justement), et Marguerite Duras sont là et j’en oublie sûrement.. (Cocteau doit bien être cité à une page ou à une autre), car on est chez les théatreux et les littéraires. Depuis Philippe Besson ce genre d’ouvrages pour gays amateurs de belles lettres est devenu un genre en soi, le livre qu’on lit pour se flatter d’en être..

Le pire n’est pas là. Ce sont les personnages. Il y a bien longtemps que j’ai autant ri devant aussi peu de subtilité, sûrement assumée par l’auteur, ce qui ne nous oblige pas à lui dire merci, et encore moins à l’encourager de continuer. D’un côté dans le rôle du jeune amoureux, un jeune maghrébin venu vivre à Paris, où il vend de l’huile d’olive (finesse finesse) sur l’Ile de la cité ou saint louis, je les confonds (mais où est Aurélien ?). Car le jeune maghrébin a beaucoup souffert. Son père était ouvrier et la France c’est pas facile pour les ouvriers et encore moins pour leurs enfants quand ils sont bons à l’école, y’a toujours des bourgeoises pour leur faire sentir que c’est pas normal que les fils d’ouvriers obtiennent de meilleures notes que les fils des bourgeoises (les salopes.. les bourgeoises sont des salopes, on le sait depuis le porno des années 70). Alors il se fait appeler Jérôme, un prénom qui a dû être à la mode il y a 45 ans …

Mais la vie n’est pas simple pour notre caliméro épris d’art et d’absolu, transformé en Valmont du SMS. On vous le rappelle : il est condamné à vendre de l’huile d’olive et à s’occuper d’un grabataire qu’il a connu je ne sais plus trop comment… J’oubliais : il a eu une histoire d’amour horrible, avec beaucoup de jalousie et de scènes avec son ex et puis comme il est moderne, il baise sans amour parce qu’il a un problème super grave qui n’a rien à voir avec l’huile d’olive (non je ne fais pas une fixation, et il n’y a pas de scène où cet aliment réputé miracle pour à peu près la moitié des maladies servirait au même usage que le beurre dans le dernier tango à Paris, non c’est juste que dans mon souvenir il n’arrête pas d’en parler de sa boutique d’huile d’olives…) : il dissocie le sentiment et le sexe. Donc il vit une super histoire forte mais sans sexe avec son metteur en scène qu’il apprend à connaître et va de temps en temps se livrer à de brèves étreintes sans amour qu’il raconte bien vite à l’autre qui à Los Angeles travaille à sa mise en scène ! Ce Jérôme sent le rebelle, je serai pas étonné que certains mois il ne paie pas son pass Navigo et saute par dessus le portillon. Coquin va !

Mais bon, ce petit Jérôme a de la chance, il a des amis friqués. Ça aide pour faire avancer un roman qui piétine. A un moment du livre, notre petit marchand d’huiles découvre qu’une de ses cop’s est une bonne amie du metteur en scène et la vieille peau lui paie le billet pour Los Angeles où ils iront voir la première de Tristan. C’est commode parce que c’est pas avec son salaire de vendeur (le monde est injuste) qu’il peut se le payer ce billet (non j’ai pas dit qu’il vendait de l’huile d’olive !) Elle y pensait 100 pages plus tôt, ils couchaient ensemble et on avait une nouvelle. A quoi ça tient la vie..

Mais revenons à notre couple. Après Jérôme, Pierre, le prénom du fameux metteur en scène. Il est marié mais sa femme vit à New York et lui sert d’assistante… mais bon ça n’a pas l’air de l’intriguer tant que ça qu’un jeune homme lui envoie des lettres et l’enflamme… On travaille dans le théâtre on a des moeurs libérées. On n’est pas des bourgeoises de province, même si on est sûrement aussi salope qu’elles. Alors lui aussi, passe son temps à envoyer lettres et SMS. Mais parfois il ne peut pas. Car mettre en scène un spectacle c’est très très fatigant et très très compliqué(ce roman est à la mise en scène d’un opéra ce que Sophie Marceau dans l’Etudiante est à l’agrégation) et faire une mise en scène ce n’est pas facile, il faut trouver de l’inspiration et puis y’a toujours de problèmes avec l’orchestre ou les chanteurs. Bon l’opéra qu’il monte c’est, je le rappelle, Tristant Iseult soit l’amour fou jusqu’à la mort, un peu comme nos deux héros. Y’aurait une mise en abîme que ça ne m’étonnerait pas et ça se terminerait mal pour eux que… C’est subtil de composer un roman, ça n’a pas l’air comme ça, faut faire des échos entre les histoires, tisser des ponts.. Revenons à la mise en scène et son idée forte : un trou noir à la fin de l’acte deux (ou trois ?) pour signifier la passion, mais tiens vas y pour produire un trou noir sur scène avec ses bons à rien de décorateurs..

Bon toutes ces moqueries c’est bien facile. Mais que dire d’autre ? Une vision de l’amour ? Elle est résumée sur la quatrième de couverture : « On nous dit que le romantisme est mort, que le discours amoureux est mièvre, que la passion c’est de l’hystérie. Je dis qu’il n’y a rien de plus faux et de plus mensonger. Aimer, c’est connaître. L’amour ouvre les yeux et il est connaissance [ça tombe bien car aimer c'est connaître, c'est la phrase d'avant,faut toujours se relire] ce livre n’est pas la transcription ou la narration d’une histoire d’amour que j’aurais vécue dans ma vie, il est tout entier et à lui seul cette histoire d’amour. » et c’est signé OS, comme Olivier Steiner l’auteur, et là je réalise, l’olivier est l’arbre qui produit les olives avec lesquelles on fait de l’huile. Tout se tient..

Le style ? « Essayez de vous endormir cher fou » (j’ai 20 ans, je reçois ça, je laisse tomber tout de suite et je drague le premier client qui entre dans ma boutique d’huile d’olive). Ou encore : « Vous pourriez être mon fils. J’ai un enfant, une femme, un passé, un corps mais avec vous j’aime être un garçon celui que j’ai été peut-être. Un garçon qui vous aime à distance, qui vous désire dans l’idée qu’il se fait de vous, qui aime vous parler vous écouter, qui ne peut plus se passer de vous, si étrange et soudain que cela puisse vous paraître ». Perso on m’envoie ça, j’appelle la police : j’aime pas trop qu’on me désire dans l’idée. Les artistes, je vous jure, toujours à vouloir faire des trucs bizarres.

Mais le Jérôme n’est pas en reste. Quand il écrit, ça donne : « Pierre, la scène du trou noir est incroyable ! D’abord on ne comprend pas bien cette boule grise au fond du plateau, on croit que c’est une simple projection sur un écran mais elle bouge, elle avance, elle devient de plus en plus noire et tout en se rapprochant elle grossit. L’effet 3D est parfait ! Maintenant le vent se met à tournoyer. »
Tiens tiens, quand elle se rapproche elle grossit.. c’est vraiment très surprenant. Ce serait une phrase codée ? Je cherche, je cherche.. évitons juste de la soumettre à Laurent Gerra, je suis très inquiet de l’usage qu’il pourrait en faire.

Une seule conclusion : méfiez vous des vendeurs d’huile et des metteurs en scène de théatre, mais on en croise moins souvent… leurs femmes peuvent dormir tranquilles à New York.

Chronique de Christophe Bys

Bohème, Olivier Steiner, Gallimard, isbn 9 782070135950

Une vidéo de l’auteur http://www.youtube.com/watch?v=_pEV5HonDgA



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