Haut et court de Philippe Cohen Grillet

Haut et court de Philippe Cohen Grillet

Ils sont quatre, le père la mère, la fille et le fils, tous les quatre adultes, qu’un jour la gendarmerie à retrouver un beau matin pendu dans la salle à manger. D’un fait divers authentique, Philippe Cohen -Grillet fait la matière de son premier roman. De cette énigme macabre, il tire un ouvrage qui est tout sauf sinistre, notamment grâce à un humour noir qui éclaire les paradoxes d’un monde absurde. « je n’arrivai pas à me consoler de n’avoir pas « fait » moi aussi un enfant. Ne fût ce que pour l’élever et en profiter quelques années avant qu’il ne se brise la colonne vertébrale dans le dérapage incontrôlé d’un scooter ». Ou ce résumé ironique des réveillons de Noël : « nous savions donc que nous échapperions aux cris des huitres dévorées vivantes, au gallinacé émasculé, mais que nous contemplerions un arbre mort, privé de ses racines vitales à coup de hache. Tout ça pour commémorer la naissance d’un homme mort à 33 ans dans d’atroces supplices » observe le narrateur, le fils de la famille. Sans oublier ce résumé du vide-grenier : « des pauvres qui vendent à des sans le sous, ça ne va jamais chercher bien loin ».

Chez ces gens de peu, qui n’ont pas de nom (à moins qu’il n’ait échappé à notre vigilance), la vie bien réglée des uns et des autres se délite peu à peu. Il y a le père qui va à l’usine mais qui bientôt est licencié. La soeur qui travaille dans une auto-école y passe de moins en moins temps. Il y a bien le fils, le narrateur donc, magasinier dans le supermarché du coin dans une zone industrielle qui découvre un autre grand changement : l’amour en la personne de Caroline, une bénévole qui récupère les surplus pour les distribuer aux nécessiteux de la ville. « Bien qu’habitué aux chutes, je n’étais jamais tombé amoureux » note le narrateur.

Sans lourdeur, avec une vraie élégance, l’auteur raconte comment une famille finit par se pendre dans la salle à manger, sans même que personne, pas même Madame Bin, la voisine cachée derrière le rideau n’y puisse rien. Sans grand effets, avec une bonne dose de distance, Philippe Cohen Grillet parle de choses graves, et redonne de la dignité à ceux qui ont fini par renoncer à tout et à ne plus vivre. Un très bon premier roman.

 

Chronique de Christophe Bys

Haut et court, Philippe Cohen Grillet, Le Dilettante, ISBN 978 2 84263 720 0, 253p , 17 €

 

Quatrième de couverture :

Mon Dieu, un suicide familial, cela s’apprête comme un pique-nique, se peaufine comme un départ en vacances, on veille à tout, pratique et minutieux : aux cordes tout d’abord (solides, bien coulantes du nœud, montagnardes), à la lettre d’adieux, aux chaises Henri II que l’on repoussera, sèchement, du talon. Maintenant que la chose est faite, les corps découverts par les voisins, les papiers de presse (fautifs) sortis, il est temps de revenir à notre histoire, à nous, gens réputés ordinaires, que la mort a saisis pas à pas, puis vidés cul sec. Et c’est moi, le fils, qui conte l’histoire. Une histoire d’une « banalité rassurante » où tout se joue entre l’hypermarché où je végète en rêvant de Caroline et de sa Banque alimentaire, mon père et son usine, ma sœur peste et son auto-école, ma mère et son four et son foyer. Une histoire d’une linéarité à ce point morne que les doctes gendarmes, avec la voisine, la mère Bin, pataugent dans leur enquête, furètent, tâtonnent. Car tout est là : comment identifier le mal sourd, l’acide lent, qui ronge et délite, comment reconstituer la lente avancée de la mort. L’angoisse ne laisse pas d’empreinte, la nausée, des marques au sol. Avec un sens fort de l’humour noir, virtuose en cocasserie macabre, Cohen-Grillet romance ce fait divers tout ce qu’il y a d’authentique et invente une comédie noire grinçante comme une porte de cimetière. Ne riez pas, c’est arrivé près de chez vous !



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