La vie rêvée d’Ernesto G de Jean-Michel Guenassia

La vie rêvée d’Ernesto G de Jean-Michel Guenassia

Parfois je suis une fille facile. Il suffit de me dire « Prague » pour que naissent des petites étoiles dans mes yeux d’ambre … (Parfois je suis aussi très fleur bleue, mais personne n’est parfait.)

Comme le nouveau roman de Guénassia se déroule en grande partie à Prague, d’aucuns diront (les vilaines langues) que j’étais déjà conquise. Mais sachez qu’il m’en faut plus pour succomber à la passion. Et la vie rêvée d’Ernesto G. possède, ma foi, tous les ingrédients nécessaires pour être un grand cru.

Inutile d’attendre, comme moi, ce fameux Ernesto G : il n’apparaîtra que vers la moitié du roman. Et s’il occupe tout de même une place importante dans cette histoire, il n’en est pas non plus le principal protagoniste. Joseph Kaplan a au contraire tous les égards du narrateur.
Si certains auraient pu être marqués par la mort de leur mère durant leur plus jeune âge, il n’en est rien pour Joseph qui l’oublie très vite. Seul l’amour de sa mère pour la danse perdurera dans les veines de ce petit garçon. Devenu grand, le tango occupe alors les soirées de Joseph ; quant à la journée, elle est rythmée par ses études de médecine. Son père, médecin lui aussi, et très fier de lui, pense même que son fils reprendra un jour sa clientèle. Mais c’est sans compter les envies du jeune homme. Puisqu’il souhaite faire de la recherche, son père l’envoie alors à Paris. Et puis, en ces temps troubles de l’entre deux-guerres, il ne fait pas bon d’être un juif à Prague …
Ainsi commence la nouvelle vie de Joseph : Paris ne sera qu’une étape qui le conduira par la suite à Alger.

Il serait réducteur de dire que La vie rêvée d’Ernesto G. est un roman historique. Si l’Histoire rythme le quotidien de nos personnages (comment pourrait-il en être autrement, d’ailleurs ?), cette grande dame sait aussi se faire discrète. Gardons en effet à l’esprit que la nouvelle publication de Guénassia est un roman, avec toute l’amplitude fictionnelle que cela sous entend. Ainsi, si différentes montées comme l’antisémitisme, le communisme, ou encore le féminisme font partie intégrante de l’intrigue, elles ne sont pas non plus au cœur de ce roman.

La force du livre tient avant tout à ses personnages. Joseph K, tout d’abord, dont les initiales font penser à un héros kafkaïen, ses multiples conquêtes féminines, sa passion pour Carlos Gardel et le tango, son désir de ne pas s’attacher, de voyager, qui se soldera tout de même pas un sédentarisme certain, son amour de la médecine aussi … Graviteront autour de lui de nombreux personnages, certains disparaîtront pour toujours, marqués par l’Histoire ; d’autres, surtout des femmes, deviendront très vite des personnages principaux, permettant alors à la narration de devenir une peinture presque exhaustive des différentes périodes de la vie de Joseph.

Outre ses différentes qualités narratives, voici un roman tenu entièrement par un style musical, dont le tango serait la danse maîtresse, happant le lecteur avec une histoire, puis avec une autre, et encore une autre … Une variation sur différents thèmes qui ne lasse jamais son lecteur, sous le charme de cette musique. Celle de l’âme.

Et si certains s’amusaient à comparer cette fresque romanesque à du Zola ou Balzac, ils n’auraient guère tort. Un très grand roman.

 

Chronique de Leiloona

La vie rêvée d’Ernesto G., Jean-Michel Guenassia, Albin Michel,ISBN 2226242952

Quatrième de couverture :

De 1910 à 2010 et de Prague à Alger en passant par Paris. La traversée du siècle de Joseph Kaplan, médecin juif pragois. De la Bohème et ses guinguettes où l’on croisait des filles qui dansaient divinement le tango en fumant des Bastos, à l’exil dans le djebel, de la peste d’Alger aux désillusions du communisme, voici la vie d’un héros malgré lui, pris dans les tourmentes de l’Histoire. Une vie d’amours et de grandes amitiés, une vie d’espoirs et de rencontres, jusqu’à celle, un jour de 1966, d’un certain Ernesto G., guerrier magnifique et terrassé, échoué au fin fond de la campagne tchèque après sa déroute africaine.

Il y a ici toute la puissance romanesque de Jean-Michel Guenassia qui, après le Club des incorrigibles optimistes, nous entraîne comme lui seul sait le faire dans la délicate nostalgie des hommes ballottés par l’Histoire, les hommes qui tombent et qui font de cette chute même et de leur désenchantement une œuvre d’art.



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