L’entre-sort d’Olivier Vanghent

L’entre-sort d’Olivier Vanghent

« Je suis paralysé de bas en haut, la colonne décousue, le dos filé comme un bas. Usé jusqu’à la corde, ils m’ont reprisé ici ou là, hautes et basses coutures donnant à ma déliquescence cet air ouvragé. Sur mesure. on ne touche plus. Mes yeux seuls parviennent encore à se mouvoir. Malgré cela, je les garde boutonnés du matin au soir, me figurant que je ne suis plus, rien, plus rien, que j’embrasse cet infini dont je me sens proche et duquel leur éthique prescrit de s’éloigner. J’ai déjà tout d’un trépassé. La posture. L’insensibilité. Deux drains au côté. Tout ou presque. La cage enfoncée, les côtes sciées comme des barreaux, je murmure en fuyard: sauve-toi. Elle reste. Reste la vie, impassible et craintive, habituée à l’écrou. On ne part pas. »

(L’Entre-Sort, p.13)

J’ai commencé L’Entre-Sort sans a priori, intriguée simplement par cet auteur qui me contacte spontanément pour me parler de son roman. Les premières pages du texte m’ont prises par surprise : je ne m’attendais ni à une telle poésie, ni à une telle maîtrise de la respiration

Au moment où l’on commence à se demander comment le roman va évoluer – un peu d’action que diable!,  et où la première partie du roman, intitulée Lui, cherche un second souffle, Olivier Vanghent nous entraîne à travers Elle.

« Je reste allongée tout le long du jour. Une étreinte monstrueuse se forme entre mon matelas et mon corps. sa moiteur me pénètre, sa puanteur me lèche, une longue et lente caresse infecte. Cette chose putride revient à la vie en me donnant la mort. Les ressorts du sommier grincent, enroulés sur eux-mêmes, larvaires, qui se rapprochent un peu 

plus, chaque jour jusqu’à moi. Ils rampent dans la terre détrempée de mon matelas, qu’ils mastiquent minutieusement, digèrent dans leur long canal de fer. L’oreille collée à la mort, j’entends leur manducation visqueuse, leur déglutition gaillarde, la ronde effrénée qu’ils mènent vers le banquet humain. 

Tant que je serai convaincue d’avoir basculée dans la folie, je tiendrai debout, l’esprit en équilibre. Le jour viendra, m’examinant dans la glace, où je me dirai de cette fille, devant moi, cette fille est normale. elle n’aura plus sa tête. Je me figure que de perdre la raison, comme sa virginité, comme sa mère, bouleverse je-ne-sais-quoi dans le visage. Est-ce qu’elle m’embellira ? Je guette la folie. Celles de mon âge guettent plutôt la sagesse qu’autre chose. Les premières rides se dessinent, qui les rendent folles. Les valises se posent sous les yeux, pleines de choses vues, de choses sales. Les chairs se ramollissent comme un vieil animal, vieux chouchou dont elles s’occupent pourtant, pourtant bien, mais que les hommes répugnent à caresser malgré tout. La sagesse guette, mais l’égarement seul me poursuit. Je me rapproche du miroir. Je me regarde dans le blanc des yeux. Je ne distingue rien au travers, rien de plus que cherchant à fouiller l’intérieur d’une maison, depuis la rue, derrière d’épais et crasseux rideaux. »

(L’Entre-Sort, p.121/122)

Il faut baisser la garde. Faire confiance à Lui, puis à Elle, les laisser nous prendre par la main, respirer à leurs côtés. 

L’Entre-Sort n’est pas un texte qui s’engloutit, et en cela il est à contre-temps de nos rythmes contemporains. Il ne suit ni le tempo  « 24H Chrono » – que l’on peut apprécier par ailleurs dans d’autres circonstances ! -, ni l’organisation des sagas. Bien au contraire, il est une invitation à la réflexion, au fil des pages blanches qui entrecoupent les fragments – « parties intégrantes de l’oeuvre » précise l’éditeur en préambule.

Si l’Entre-Sort donne à voir les monstres de notre société, il est bien loin de l’exhibitionnisme ou du champ de foire. Ce sont les mots qui donnent à voir -et les silences.

Chronique d’Aurélie Mezbourian

L’entre-sort, Olivier Vanghent, L’âge d’homme, 



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