L’hiver des hommes de Lionel Duroy

L’hiver des hommes de Lionel Duroy

En chapitres qui sont autant de témoignages, Lionel Duroy questionne les petites histoires (dont la sienne), et la grande histoire afin de comprendre, une fois encore, « comment se construit-on quand on est l’enfant d’un bourreau ». Autant de façons de survivre que de personalités broyées, le suicide présumé de la fille du général Mladić revient régulièrement hanter le roman.

« L’hiver des hommes » rassemble les souvenirs et visions des nationalistes serbes, survivants de la guerre de l’ex-yougoslavie, qui voit aujourd’hui ses frontières redéfinies et, à la veille d’entrer dans l’Europe, ses principaux acteurs jugés par le tribunal de la Haye.

Les premiers chapitres revisitent les principaux événements de cette guerre vue exclusivement du côté serbe. Viennent ensuite en crecendo les récits de personnages emblématiques ou anonymes qui racontent la folie passée et les peurs qui demeurent. Aujourd’hui comme hier, et convaincus d’un futur menaçant, les protagonistes brandissent continuellement cette même justification : défendre sa maison contre l’expensionnisme nationaliste musulman.

Écrites de façon claire et précise, Lionel Duroy organise ses réflexions avec méthode, intelligence et sensibilité. Cependant ses propres désastres privés court-circuitent le récit, au risque d’affaiblir la dimention exceptionnelle de la guerre. La barbarie de ce conflit dépasse de loin les imboglio familiaux de l’auteur, au moment où les zones d’ombres de ces hommes devenus criminels rejouent à l’infini le même drame : comment les amis d’hier deviennent les ennemis à exterminer, et comment il est difficile d’en sortir et de retrouver une vie normale.

Un des témoins cite le grand écrivain nationaliste serbe Ivo Andrić : « quand vient le temps de la guerre, les gens intelligents se taisent, les fous monopolisent la parole et les canailles s’enrichissent ».

Lionel Duroy donne aujourd’hui la parole aux serbes isolés de Pale et Lukavica qui ne veulent plus rien avoir à faire avec les musulmans de Sarajevo.

Par peur d’être arrêtés et jetés en prison ces hommes vivent encore dans l’hiver de la guerre

Chronique de Christiane Miège

L’hiver des hommes, Lionel Duroy, Julliard, ISBN 2-260-01916-1

Le fil rouge :

Quatrième de couverture :

Reclus dans la petite république ethniquement « pure » pour laquelle ils ont combattu leurs voisins croates et bosniaques, les Serbes de Bosnie sont pourtant aujourd’hui les gens les plus désespérés qui soient. Un voyage aux confins de l’Europe et une méditation sur la guerre et l’inaptitude au bonheur.
Pourquoi la fille du général Mladic, commandant en chef des forces serbes durant le siège de Sarajevo, accusé de génocide, s’est-elle tirée une balle dans la tête avec le revolver préféré de son père ? C’est pour tenter de répondre à cette question que Marc, écrivain, passionné depuis toujours par le destin des enfants de criminels de guerre, s’envole pour Belgrade en novembre 2010 alors que rien ne va plus dans sa propre vie. À Belgrade, il est amené par d’étonnants hasards, ou malentendus, à rencontrer quelques-uns des plus proches lieutenants du général Mladic, des hommes pour la plupart recherchés pour crimes de guerre. Ce sont eux qui l’encouragent à partir pour la petite République serbe de Bosnie ou, disent-ils, il rencontrera le véritable peuple serbe, celui qui a gagné la guerre et continue de se battre aujourd’hui contre les Musulmans.

Arrivéà Pale, la capitale historique des Serbes de Bosnie, un ancien village de montagne devenu une ville de trente mille habitants prise sous un mètre de neige, Marc découvre une population emmurée dans le désespoir, abandonnée de tous, mais cependant persuadée d’avoir mené une guerre juste. Les ex-officiers ne nient pas avoir commis les crimes les plus épouvantables contre leurs anciens voisins musulmans et croates, mais ils estiment avoir agi en état de légitime défense et avoir été trahis par leurs anciens alliés français. Pour se justifier, ils font à Marc le récit de leur guerre, ne cachant rien des atrocités qu’ils ont commises, ou qu’ils ont subies. Marc ne les juge pas – des jours et des nuits durant il les écoute. Ce sont pour la plupart des hommes attachants, exceptionnels parfois, qui luttent aujourd’hui contre leur propre conscience, contre leurs cauchemars aussi, enfermés dans une prison dont ils sont les geôliers. L’écrivain éprouve à leur endroit une curieuse empathie, comme si cet enfer dans lequel ils se sont enfermés faisait écho à son propre désarroi.
« Nous croyons qu’à rompre avec la source du mal nous allons pouvoir inventer notre propre vie et apporter le bonheur à nos enfants », écrit-il, « alors que nous sommes faits de ce mal et qu’ainsi il continue de nous habiter et de nous ronger quoi que nous décidions, et quel que soit l’endroit du monde ou nous allions nous réfugier. » Ce que vivent ces hommes est finalement pour Marc l’écho le plus exacerbé, le plus terrifiant, de ce que nous sommes nombreux à vivre chacun silencieusement au fil de notre propre destin.



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