L’inconscience de Thierry Hesse

L’inconscience de Thierry Hesse

Deux frères, Carl et Marcus, que tout oppose ou presque, tel est le point de départ classique du roman de Thierry Hesse, le premier que je lis.

Quand l’ainé a choisi l’école buissonière et quitté le domicile parental, qui sentait l’eau bénite, pour participer aux folles aventures libertaires des années 70, du côté de l’Espagne franquiste finissante pour créer un groupe de rock, le cadet devenait le fils modèle, employé d’une compagnie d’assurance. Quand le premier passe de bras en bras, quiquagénaire sans enfant, le second exhibe une famille modèle avec épouse dévouée et enfants qu’on imagine habillés chez les meilleurs fournisseurs de la ville de province où déjà habitaient ses parents. Au cours des années, l’aîné n’a gardé longtemps comme seul lien, qu’une carte postale qu’il envoyait. Puis Marcus est revenu en France, est devenu enseignant du côté de Roubaix et a sacrifié au rite du Noël en famille avec son frère.
Alors quand le cadet, Carl, tombe dans le coma, Marcus accourt, d’autant que le dernier Noël en commun a été l’occasion d’un clash, l’aîné fuyant la maison du cadet le matin du 25 décembre après une dispute violente. Il est vrai que le très sage Carl semblait alors pris d’une drôle de résolution en voulant créer sa propre société d’assurance avec un collègue, en étant prêt à sacrifier pour cela l’héritage parental, ce que les aînés ne pardonnent que rarement. « Les pères vivent dans un monde permanent de paroles, ils traitent leurs fils comme des oreilles ou des micros », note Thierry Hesse.

Page après page, avec un véritable sens du récit, Thierry Hesse réussit à écrire le roman français, comme on dit des écrivains des Etats Unis qu’ils écrivent le roman américain. Car c’est aussi l’histoire de la transformation de la France depuis une quarantaine que raconte ce roman, le passage d’un monde où un mariage était pour la vie, à un autre où même les unions d’apparence les plus solides achoppent aussi, d’un monde où les objets sont rares et où l’économie et l’épargne sont la règle à un autre tout entier livré à la consommation, où le commerce et l’assurance remplace la production, d’un monde de devoirs vers un autre, où pour reprendre le titre du travail universitaire de Marcus, l’important est de « sentir sa vie ». Pour certains, cela passe par des interrogations du type « l’an prochain son nom figurerait-il encore au palmarès publié par L’express des cinquante qui font bouger Toul ? », note ironiquement l’auteur. Car « les gens, en vint ou trente ans n’ont jamais eu aussi peur. Ils ont epur de ce qui change et de ce qui ne change pas, ils ont peur de travailler trop et peur de leur liberté, peur de voir entrer à l’hôpital et de prendre l’avion, ils ont peur des inconnus dans les lieux publics et peur des lieux publics quand ils sont déserts, ils ont peur de leurs voisins et peur des étrangers, per de la campagne et peur de la ville, peur de ne pas trouver une place de parking quand ils font leur courses le samedir et peur le dimanche de tomber sur un bouchon au milieu de l’autoroute, ils ont peur de ne pas avoir d’enfants, puis peur de les perdre…. »

Thierry Hesse ne s’inscrit pas dans la tradition psychologisante du roman français, au risque parfois de laisser son lecteur sur sa faim : ainsi, le destin du pauvre Carl nous a paru un peu vite expédié. A cette réserve près et à un certain snobisme des références (quand on parle de cinéma, c’est forcément Bergman, W. Allen ou Tim Burton ou la fin sur le musicien très inrockuptible Robert Wyatt) l’inconscience renouvelle le genre du roman à frères et dresse un portrait très juste de la France d’aujourd’hui.

 Chronique de Christophe Bys

L’inconscience, Thierry Hesse, L’olivier, ISBN 978 2 8236 0006 3

La présentation vidéo du roman par l’auteur 

Quatrième de couverture :

 



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