Sex Toy de Jean-Marie Gourio

Sex Toy de Jean-Marie Gourio

Si on ne présente plus Jean-Marie Gourio dont les « Brèves de comptoir » ont fait le bonheur de nombreux lecteurs jusqu’à Jean-Michel Ribes, et derrière de nombreux spectateurs, on connaît moins son travail de romancier. Cinquième publication, « Sex toy » offre peut-être l’explication de cette infrangible ignorance.

Long monologue, qui se veut haletant, Didrie, 13 ans, narre son quotidien fait d’ennui, de « binge drinking » (boire avec l’objectif de se saouler) et de crise aiguë de paranoïa et d’obsessions pornographiques sempiternelles. Fort mal entourée, elle ne perçoit le monde que sous un biais où l’ardeur au sexe -le plus salement possible – s’impose à tous et tout. Elle la perçoit dans son groupe d’amis, à l’école, dans la société et dans son cadre familiale, avec, mais surtout sans raison. Son père, en particulier, voit s’abattre sur lui le poids de sa suspicion, jusqu’à une accusation de viol. « Alors j’ai dit, il m’a violée. (…) J’aurais pu revenir en arrière. Tout dire la vérité. Je savais plus » Cela la dégoûte, l’horrifie, la panique et la pousse à refuser toute féminité et craindre  ô combien ses premières règles : « Elle avait raison ma mère. Quand on devient une femme, on devient une pute. »

Gourio nous plonge dans le sordide et, malgré une maladroite esquisse d’une chaste histoire d’amour à moto, n’hésite pas à descendre toujours plus bas dans le glauque et le gluant. Didrie, par jeu, par dépit, se voit imposée par l’un de ses malfaisants camarades un dialogue salace par internet avec un pédophile attiré et attisé par son pseudonyme de lolita virtuelle : sex toy. Une rencontre sera même organisée par les adolescents pour supprimer l’inconnu pervers … d’évidence la tragédie est en marche. Quoi qu’il n’y ait aucun suspense, je laisserai aux intrigués le plaisir de la confirmation de leurs hypothèses.

On saura reconnaître que Gourio a un style efficace, plus encore une sensibilité à l’air ambiant, au sujet de société. Du dernier roman sur la pédophilie de Christine Angot au pamphlet « La société pornographique » de Brighelli, la France littéraire et intellectuelle semble depuis quelques années s’inspirer du slogan « tout est la faute du porno » (à part peut-être la canicule) et être interpelé par les avanies sexuelles subies par notre jeunesse … Mais si on comprend une déception devant l’abandon du monde adulte face à la déchéance d’une certaine adolescence et la déploration d’un monde ou l’insignifiance, le simulacre et la pornographie s’imposent sans peine, on regrette le traitement choisi. 210 pages de vomissures sexuelles et délires alcoolisés, certes convaincants, c’est au moins 180 pages manquant de nuances, et, à mi-chemin quelques questions sur la crédibilité de la situation. Peut-on vraiment, par exemple, à 13 ans trouver tous les jours mille alcools forts et substances interdites ? Didrie, elle-même, s’en étonnera : « Je sais même pas d’où venait tout le pognon pour qu’on puisse s’acheter tout ce qu’on buvait. Moi déjà je payais jamais. Les mecs piquaient des trucs à droite à gauche qu’on leur refilait. Peut-être que les filles suçaient. Sucer pour tout ce qu’on picolait, c’était pas possible. »

Je conseillerai plutôt aux curieux et philosophes Baudrillard ou Castoriadis, par exemple,  aux sociologues Ogien  ou Bajos et Bozon (« Enquête sur la sexualité en France », 2008) et aux littéraires – dans ce genre – Murakami Ryu. Vous l’aurez saisi, « Sex toy », quelles que soient ses tubulures, ne m’aura pas fait vibrer.

 

Chronique de David Vauclair 

 

Sex Toy, Jean-Marie Gourio, Julliard, ISBN 2-260-02016-X

 

Quatrième de couverture :

Une adolescente à la dérive, perturbée par l’omniprésence des images pornographiques,se retrouve prise au piège d’une spirale infernale. Bref, violent et percutant, un livre qui ne laissera personne indifférent.
Didrie est une adolescente de treize ans qui va mal. Elle sèche le lycée et préfère traîner avec une bande de garçons de son âge qui passent leur temps à se saouler et à surfer de façon compulsive sur des sites pornos. Bien qu’elle déteste cette atmosphère, Didrie s’enlise dans l’alcool, peut-être à cause de cette obsession d’une sexualité malsaine qu’elle a le sentiment de voir dans les yeux de tous les hommes, y compris dans ceux de son propre père. L’effroi et le dégoût que lui inspirent le viol, la prostitution et la pédophilie empêchent son corps de se développer. Romantique sous ses allures de rebelle, elle voue un amour chaste et absolu à son amoureux, Frankie, qui lui permet tout juste d’échapper à une existence de plus en plus sordide. Mais à force de perdre pied avec la réalité, ses pires cauchemars vont prendre le dessus, jusqu’à faire d’elle à la fois la victime et l’instigatrice d’un drame effroyable.
Écrit selon le point de vue d’une jeune fille basculant dans la folie sans s’en apercevoir, Sex Toy est un monologue ininterrompu qui semble avoir été rédigé d’un seul souffle. Dès la première page, on est happés, emportés par un flot qui emprunte ses mots au registre des adolescents d’aujourd’hui. Avec une sensibilitéépoustouflante, Jean-Marie Gourio réussit àépouser les pensées d’une gamine de treize ans, rendant compte des difficultés de la puberté, et d’un rapport ambivalent, entre fascination et répulsion, au corps et au sexe. Le ton est suffocant, les mots sont crus, d’une violence presque insoutenable. Mais comment restituer autrement la commotion intérieure suscitée par ces images pornographiques sur des jeunes gens fragiles, entièrement livrés à eux-mêmes ?
En s’emparant de phénomènes récents tels que la consommation pathologique d’alcool chez les jeunes, l’invasion incontrôlée du porno dans leur quotidien, le danger des réseaux sociaux sur Internet, Jean-Marie Gourio décrit des ados fracassés par la vie, incapables de distinguer ni le bien du mal ni la réalité de la fiction, et qui souffrent d’une perte complète de repères. Sans porter aucun jugement sur ses personnages, il exhibe froidement les mécanismes de la tragédie qui va se dérouler sous nos yeux. Roman noir au suspense infernal, Sex Toy est aussi un livre sans concession qui suscite une réflexion sociale. Un livre coup de poing qui questionne la société sur son incapacitéà protéger la jeunesse, un réquisitoire puissant et troublant contre la démission des adultes face au désarroi des adolescents.


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