Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux

Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux

Cette rentrée littéraire m’a confirmé quelque chose : le mot « Dieu » ne cesse d’être d’actualité. Pour Cyril Massarotto c’est un pote « Dieu est un pote à moi », pour Samuel Doux « Dieu n’est même pas mort », il faut dire qu’il y a encore peu de temps Harold Cobert le voyait surfer au Pays Basque …

Cette fois-ci c’est vers le livre de Samuel Doux que je me suis penchée. Et j’ai eu raison.

Les premières pages du récit s’ouvrent sur le personnage d’Elias Oberer. C’est un homme de trente ans qui vit à Paris, célibataire, pas d’enfants. Un jour alors qu’il était à son travail il reçoit un appel d’un numéro inconnu. Il préfère ne pas répondre et attendre le message sur le répondeur, message qui ne tarde pas à arriver : c’est sa petite-cousine Béatrice qu’il n’a pas revue depuis la mort de sa mère (il y a seize ans). Elle l’appelle pour savoir s’il a des nouvelles de sa grand-mère qui demeure introuvable. Une chose tout de suite effleure l’esprit d’Elias : sa grand-mère est morte. Il part manger. Sur le chemin du retour, le téléphone sonne à nouveau : c’est encore Béatrice. Il ne décroche pas, elle ne laisse pas de message ce qui renforce sa première idée. Il se décide à la rappeler et obtient la confirmation : sa grand-mère est bien décédée. Elle s’est suicidée, le jour du Grand pardon (Yom Kippour). Il sait qu’il doit y aller. Il rentre chez lui, rassemble quelques affaires et prend le train pour rejoindre la maison de sa grand-mère, à Poitiers, une ville qu’il n’apprécie pas du tout. Il n’est pas triste de ce décès, il est plutôt soulagé : enfin il n’aura plus besoin de l’appeler et surtout, une seule chose l’obsède : l’héritage.

Par la suite, trois autres narrateurs s’enchaînent, nous faisant découvrir d’autres histoires, dans des époques et des lieux différents : celles de Moshe Herschel, de Paul Serré et d’Emmanuelle Serré. Ces histoires qui, rassemblées ainsi, forment une grande histoire : celle de la famille d’Elias.

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’ai aimé rencontrer les personnages au fur et à mesure des pages, ces personnages qui recréent la généalogie d’Elias, l’histoire de sa famille, à une grande échelle. Ce livre se présente comme un labyrinthe : c’est comme si, en fonction des chemins que l’on prenait – chemins qui sont, il est vrai, déjà tracés par l’auteur – on pouvait découvrir un nouveau pan de la famille. La structure est suffisamment bien liée pour ne pas être trop perdue, même si parfois j’ai dû faire attention à bien rester concentrée, et j’ai aimé la manière dont les histoires s’entrecroisent.

Elias est un personnage qui semble tout de suite peu commun et pour cause : il n’est pas touché par la disparition de sa grand-mère. Il faut dire que c’était une femme qui multipliait les plaintes et les reproches et qu’il ne l’appréciait pas vraiment : il s’en souciait peu. D’ailleurs, il ne se demandera que tardivement quel moyen elle a utilisé pour se suicider. De cette mort, il n’en ressent qu’une certaine joie et seul l’héritage l’intéresse, notamment une bague sertie de diamants (qu’il retrouvera dans un lieu plutôt étrange) qui se remet de génération en génération. Il apparaît comme froid et cynique, il peut être très cru dans ses paroles. Mais, bien qu’il semble être celui qui se détache le plus de cette famille, on se rend compte qu’il ne peut l’être complètement, comme si les histoires de ses ancêtres l’avaient déjà quelque peu façonné.

Mais ce n’est pas seulement l’histoire de la famille d’Elias qui nous est racontée. Grâce à ces quatre narrateurs, l’auteur nous fait traverser le XXème siècle en rappelant des moments difficiles de l’Histoire : ainsi Moshe nous amène dans une Pologne où les juifs sont persécutés au début du siècle, Paul Serré nous rappelle l’horreur de l’Occupation. Face à ce passé de souffrances j’ai trouvé que la méthode choisie par la grand-mère d’Elias pour se suicider était extrêmement forte, symbolique (et là, il va falloir lire le livre pour découvrir le moyen qu’elle a utilisé).

C’est une belle réflexion que nous offre ici l’auteur dans ce premier roman. Avant même le récit, l’auteur nous fait (re)découvrir deux citations qui sont judicieusement choisies : une de Pascal et une autre de Christa Wolf. D’emblée, elles nous plongent dans le thème du livre : qu’est-ce que le passé ? Qu’elle est le poids de ce passé sur notre présent, sur l’avenir ? Quid de la mémoire ?

C’est donc un livre, et un auteur, que je vous conseille de découvrir et je sais déjà que si Samuel Doux a la bonne idée de réitérer l’expérience, je lirai ce prochain livre avec plaisir. 

 

Chronique d’ Eulimène 

 

Dieu n’est même pas mort, Samuel Doux, Julliard, ISBN 2-260-02036-4

 

Quatrième de couverture :

 

Jeune trentenaire parisien, Elias apprend, non sans soulagement, que sa grand-mère maternelle, femme culpabilisante et anxiogène, vient de mettre fin à ses jours. Contraint de se rendre à Poitiers, qu’il exècre, pour organiser les funérailles, il découvre que la vieille dame juive s’est volontairement suicidée lors de Yom Kippour, jour du Grand Pardon. Si le geste est déjà chargé de symboles, le cauchemar ne s’arrête pas là, car la date ne dit pas la manière, et sur ce sujet tout le monde se tait… Elias se lance alors dans la recherche fiévreuse d’une bague sertie de diamants dont il doit hériter, témoignage d’une histoire séculaire. Trois jours durant le jeune homme suit le jeu de piste laissé par sa grand-mère, prépare sans conviction la cérémonie d’adieux, prévient des gens indifférents, tout en essayant de faire taire les fantômes familiaux. Finalement, il se prend les pieds dans le tapis de son histoire, celle qu’il connaît comme celle qu’il ignore.
Trois autres récits croisent alors celui d’Elias pour l’éclairer d’un nouveau jour. Son arrière-grand-père, Moshe Herschel, nous raconte sa Pologne natale et les horreurs quotidiennes infligées aux populations juives par les soldats du Tsar. Vingt ans plus tard, exilé en France, il échappe à la barbarie nazie, mais le reste de sa famille est décimé. Paul Serré, le grand-père d’Elias, remonte, lui, le fil de sa jeunesse sous l’Occupation, découvrant avec inquiétude son goût pour les hommes. Enfin, vient le récit d’Emmanuelle, la mère d’Elias, jeune femme exaltée qui se jette à corps perdu dans l’euphorie des années soixante, et nous dit sa soif de vivre, trop tôt brisée par l’arrivée d’un cancer.
Roman choral, Dieu n’est même pas mort alterne différentes voix, toutes issues d’une lignée que l’Histoire ou le destin se sont acharnés à tordre. Avec un point de vue critique sur le poids des origines, le narrateur revendique un droit au bonheur et à la légèreté que le passé de sa famille semble lui avoir dénié. Il sait pourtant que jamais il ne pourra se départir de ses racines. Comment échapper au roman familial ? Voilà la question que pose ce récit dont la construction originale n’est pas le moindre des charmes. Un regard neuf sur la mémoire et sur son mode de transmission.



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