Murtoriu de Marcu Biancarelli

Murtoriu de Marcu Biancarelli

Murtoriu (Le glas) est le dernier roman de Marc Biancarelli. Ecrit en corse, comme pratiquement tous ses livres, il vient d’être publié au domaine étranger d’Actes Sud dans sa traduction française. Une première éditoriale, semble-t-il !

Les traducteurs ont conservé le titre original qui, en renvoyant implicitement au beau texte en exergue du célèbre roman de Hemingway(1) et en évoquant le « morituri » latin (ceux qui vont mourir), semble  d’emblée  indiquer la dimension universelle de ce roman corse. Unsous-titre intérieur a été ajouté, Ballade des innocents, une oraison funèbre (selon le sens corse de « baddata ») en hommage à ces anciens Corses que l’auteur a connus dans son enfance, à leur culture et leurs valeurs, et plus largement à toute cette société rurale mise à l’agonie par la guerre de 1914 : un monde disparu dont l’inoffensif berger corse Mansuetu pour qui sonne le glas est le dernier témoin.

L’assassinat de ce personnage -« emblème  de pureté et d’innocence » incarnant un monde ancien qui n’a aucune chance de survie (2) –  s’annonce dès les premières pages et Marc Biancarelli nous y conduit de manière inéluctable, prenant acte de la fin d’un monde dont il faut savoir faire son deuil pour continuer à vivre. Car Murtoriu n’est pas un livre uniquement tourné vers la violence et la mort, ni vers le passé, il s’inscrit également dans une dynamique. Dynamique de l’histoire d’une île qui n’en finit pas de mourir, enfermée dans ses dérives et ses contradictions, mais aussi de l’histoire individuelle de son héros et narrateur, un libraire solitaire et écrivain raté dont la vie sentimentale s’est avérée un fiasco : deux histoires parallèles et imbriquées.

Marc-Antoine est  incapable de trouver sa place dans cette société moderne pervertie par l’argent et l’égoïsme, asservissant les hommes dans un rapport de domination et de soumission. Libraire atypique et poète, il a du mal à accorder ses mondes tant il est  partagé entre sa vie présente, la réalité de ses désirs et de ses révoltes, et ses rêveries habitées par les fantômes du passé ou les créations de son imagination.

Parvenu à mi-parcours, il se livre avec courage à un bilan dénué de toute complaisance, résolu à se battre pour franchir une nouvelle étape dans sa vie d’homme et d’écrivain. Et l’auteur analyse le rapport de son héros à la langue corse et à l’écriture au travers du lien l’unissant à son père tout en abordant l’histoire de l’île par le biais de «l’autre Marc-Antoine», son ancêtre qui fut soldat à Verdun et dont il porte le prénom.

 

1) Epigraphe de  Pour qui sonne le glas :

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. »

Meditation XVII ,Devotions upon Emergent Occasions, John Donne (prêtre et poète anglais,1572/1631)

2) Voir les propos de l’auteur sur le personnage de Mansuetu dans  Vae Victis  p.137/138

Deux fils narratifs de tonalité très contrastée alternent. Le premier, celui du héros narrateur, mené avec vivacité au présent, prend volontiers le lecteur à témoin avec une dérision caustique et gouailleuse mais il s’infléchit souvent avec sérénité et simplicité dans de nombreuses scènes de communion avec la nature, se transformant parfois en un chant violent et douloureux apostrophant comme dans une tragédie antique la «profonde vérité » de la destinée humaine. Tandis que le second, au passé et à la troisième personne, retrace avec beaucoup de gravité et de sensibilité, d’émotion, cette guerre de 1914, ce cauchemar vécu par « l’autre Marc-Antoine », le narrateur semblant parfois s’identifier avec son ancêtre. Et cette variété de ton ne nuit pas à l’unité venant équilibrer les tensions contraires qui parcourent ce roman.

Ces deux récits qui s’interpénètrent parfois en inversant insensiblement leurs temporalités s’intègrent dans vingt chapitres suivant peu ou prou le fil des saisons dans une structure spiralaire et digressive épousant les déplacements géographiques, le cheminement intérieur et les rêves de Marc-Antoine, y trouvant une première cohérence. Une cohérence renforcée par les nombreux signes prémonitoires et récurrents dont l’auteur a jalonné son texte pour qu’ils se fassent écho.

Ainsi le meurtre final de Mansuetu est-il annoncé tout au long du roman et la cloche des morts qui sonnera pour lui a-t-elle déjà retenti dans l’enfer de Verdun dont les images  assaillent le héros(3), présageant la vision infernale d’un monde rural dévasté dont l’avant-dernier chapitre nous peint un tableau digne de  Bruegel l’ancien ou des descriptions post-apocalyptique de Cormac McCarthy. Des échos qui ne se limitent pas au tintement du glas mais reprennent aussi une structure descriptive  avec la répétition quasi incantatoire  de «il voyait/je vois».

3) Des images que l’on  peut penser avoir été inspirées en partie par la catastrophe de Furiani

 

Marc Biancarelli arrive à nous émouvoir en racontant et décrivant avec sobriété et sincérité, au plus près de ses personnages, relevant des détails modestes et significatifs sans rechercher de grands effets. La syntaxe est familière, tenant sans doute à l’oralité première du corse, et  le vocabulaire concret et imagé, parfois presque terre à terre, suggère avec finesse et sensibilité les sentiments du héros.

Tout en gardant une langue alerte, l’auteur paraît avoir abandonné le registre de la provocation jubilatoire des premiers temps pour cette simplicité, cette authenticité qui m’avait déjà touchée dans son dernier recueil de nouvelles Extrême Méridien. Et si l’on trouve encore quelques résidus de la crudité – parfois violente – du langage utilisé pour aborder le sexe, ils semblent s’intégrer dans une autre logique, soulignant les contradictions du héros, illustrant la vision de la femme d’un personnage qui n’a plus grand chose d’humain ou dépassant largement le désir de choquer et de briser un tabou dans l’aventure plus ou moins fantasmée  avec la cousine Lena qui, faisant suite à l’enfer d’une  bataille annonçant la fin d’un monde, traduit bien cette énergie du désespoir, cette explosion de vie quand la mort s’annonce.

 

Dans ce roman, des mondes antinomiques s’affrontent : enfer et paradis. Le monde de  «l’âge du pain» de Pasolini et celui du Veau d’or, la douceur angélique d’un agneau sacrifié sur l’autel de la modernité et la violence barbare des malfrats d’aujourd’hui, ultime profanation d’un peuple qui a perdu son âme. Mais aussi l’enfer de la guerre, celle de 1914 qui a rendu exsangues les campagnes de Corse, les condamnant à terme comme celles de nombreuses zones montagneuses isolées dans le pays de Giono ( où l’on pouvait croiser encore, il n ‘y a pas si longtemps, quelques bergers ou paysans proches de Mansuetu).

La vision infernale de cette boucherie inutile – dans le très beau passage consacré à la bataille de Côte du Poivre – y côtoie la vision paradisiaque d’une simple partie de pêche au sein d’une nature imposante accueillant l’homme dans son mystère sacré. Et la belle page sur la mort du soldat Paganelli éclaire la violence de la guerre, tandis qu’au terme de cette journée idyllique plane la menace du désastre qui va suivre…

Cette tension constante entre la beauté et l’horreur, entre le passé et le présent, la présence et l’absence ou le rêve et la réalité, est à mon sens l’aspect le plus fort, le plus bouleversant, de ce roman. Une tension qui traverse tout le livre et est même reprise dans le monde animal. Frottement du monde des vivants et de celui des morts par le biais des objets et des lieux dont on a hérité, par ces fantômes aussi qui peuplent les rêves ou les rêveries.Tension entre la vie et la mort culminant dans le magnifique passage  sur la mort du «Vieux».

 

Bien que le sujet soit grave et tienne de la tragédie, Marc Biancarelli n’en abandonne pas pour autant la dérision. Beaucoup de passages font rire.

Ainsi, paradoxalement, le premier épisode qui met en scène  deux malfrats, sorte de pieds nickelés dont on attend à chaque instant le dérapage qui, justement, ne vient pas – et que l’auteur s’ingéniera à retarder nous faisant basculer progressivement du comique dans l’horreur – , un couple évoquant celui de Fargo, le film des frères Coen. La satire des idéologies menant toutes à des dérives totalitaires s’incarne dans un débat avec un « possédé » prénommé Lucifer, envoyant un clin d’oeil à Dostoïevski. Le dialogue avec la statue d’un Bouddha, entamé par un héros déjà bien imbibé qui  cherche à noyer  également son désespoir dans le sexe, s’avère savoureux. Et la liste des femmes séduites, inscrites sur ce fameux carnet par Marc-Antoine, anti-Don Juan pas même capable d’atteindre les « mille e tre », est un petit chef-d’oeuvre d’auto-dérision…

Murtoriu s’inscrit dans une dynamique  de combat et de rupturequi ne signifie pas pour autant l’oubli du passé, et l’on pourrait parler plus d’une dynamique de superposition que de succcession. Le  passé doit être assumé et non pas oublié si l’on veut avancer et s’en libérer, les peuples, comme les hommes, devant prendre acte de l’écroulement d’un monde afin d’être en mesure d’en bâtir un autre. L’ancien monde ne peut en effet continuer à vivre au sein du nouveau, sauf à la manière illusoire d’une réserve d’Indiens Shoshones. Le combat est maintenant ailleurs, comme l’avait bien anticipé l’écrivain italien Pasolini, et le parcours individuel du héros, imbriqué dans l’aventure collective, illustre cette ré-actualisation du combat dans une même dynamique vitale.

On se remémore alors les dernières et magnifiques paroles du « Vieux » à l’agonie, se battant jusqu’au bout, réclamant encore de quoi écrire «comme un acte final pour triompher de la mort».

Triomphe éphémère de ceux qui vont mourir…

 

Chronique de L’Or des livres

 

Murtoriu (Le glas), Marc Biancarelli, traduit du corse par Jean-François Rosecchi, Jérôme Ferrari et Marc-Olivier Ferrari,  Actes Sud, 

 

Quatrième de couverture :

Libraire intermittent et écrivain inaccompli dont la vie sentimentale est un fiasco, Marc-Antoine Cianfarani vit en reclus dans un hameau de la montagne corse d’où, réfractaire à l’attitude de ses contemporains qui, sur la côte, rivalisent de compromissions pour assouvir un matérialisme dévorant, il assiste à l’inexorable pillage d’une île livrée à toutes les formes de dénaturation.
Né d’une île, la Corse, et de la langue qui s’y parle,Murtoriu convoque les forces de la subversion dans un texte flamboyant, inspiré et douloureux, et assume son droit universel à la singularité – pour que résonne à nouveau, sur cette terre, le chant perdu du monde.



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