Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari ( 2 )

Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari ( 2 )

Deux ans après Où j’ai laissé mon âme , roman salué unanimement par la critique, les libraires et les lecteurs, Jérôme Ferrari publie à nouveau un très beau livre chez Actes Sud pour cette rentrée littéraire 2012.

Dès les premières lignes de ce récit fragmenté à l’écriture fluide dont le style et la construction narrative épousent parfaitement le sujet, un univers complexe  d’une extrême densité, à la fois proche et mystérieux, se met en mouvement. Et l’auteur, particulièrement impliqué dans l’histoire qu’il raconte, semblant vouloir partager les mots qui permettent d’affronter la fin de tout monde humain sans désespérer de la vie, s’adresse à ses lecteurs dans un sermon romanesque compassionnel d’une cruelle lucidité.

 

Le titre, Le sermon sur la chute de Rome, fait écho à Saint Augustin, ce Romano-Berbère converti au christianisme et devenu évêque d’Hippone qui, suite au sac de Rome de 410 – prélude à la chute de l’Empire romain d’Occident -, prononça plusieurs sermons d’une grande sagesse pour tenter d’apaiser le profond désarroi de ses frères païens et chrétiens à la lumière de sa foi en leur faisant miroiter la cité de Dieu. Car les mondes terrestres recevant bonheurs et malheurs en tout arbitraire ne sont pas plus éternels que les hommes.

Et si l’auteur centre essentiellement son propos sur la cité des hommes, ce dernier n’en est pas moins consolateur, les larmes n’empêchant pas de sourire à la vie.

 

Jérôme Ferrari explore le «cycle immuable de la naissance et de la mort» au travers de mondes terrestres multiples, individuels et collectifs, qui se côtoient, s’emboîtent et se succèdent à l’infini, ranimant le temps d’un livre les vestiges des mondes morts et faisant revivre leurs fantômes tout en exhumant, tel un archéologue du présent, des mondes enfouis dans le secret des vivants. Un archéologue des possibles aussi, imaginant ce qui aurait pu être et n’a jamais existé, sauf parfois dans nos désirs.

 

Le récit aborde de front des mondes disparus, brutalement ou progressivement, ainsi que des mondes existants ou rêvés, ébauchés ou à bâtir – qu’ils soient seulement possibles ou illusoires. L’auteur s’y intéresse particulièrement aux passages entre ces univers, à ces mondes qui soudain s’écroulent sans qu’on ait rien vu venir ou ces seuils jamais franchis qui jalonnent le réel, au difficile abandon de l’enfance simplificatrice ou à ces mains tendues «au-dessus de l’abîme» qui ne peuvent se rejoindre. Et il approche avec beaucoup de compassion le mystère angoissant de la mort.

 

Le sermon sur la chute de Rome a pour «centre de gravité» un village corse, l’unité de base de la société insulaire, avec son bar et sa fontaine, un monde aussi à lui seul…

Nous suivons ainsi deux générations d’Antonetti, celle du grand-père et de ses petits-enfants, l’auteur s’étant amusé à rattacher à ce village familial la belle-famille corse du héros d’Où j’ai laissé mon âme. Et il fait même repartir l’action principale du bar de Marie-Angèle Susini huit ans après le fait divers sanglant sur lequel s’ouvrait Balco Atlantico, désireux, semble-t-il, d’en prolonger aussi la thématique principale de la mémoire.

 

C’est un roman à l’humanité apaisante dont les préoccupations mystiques ne sont pas absentes. Et si le monde fictif de Jérôme Ferrari reste ancré dans la cité des hommes, l’auteur sait porter un regard perçant capable de dépasser la matérialité de ces mondes terrestres que les sermons de Saint Augustin concourent à éclairer.

Tantôt drôle ou touchant, poignant et douloureux, lucide et caustique, nostalgique, inquiet ou visionnaire, ce septième livre deJérôme Ferrari revêt des tonalités très variées, comme la vie, prenant même dans certains passages une dimension épique confinant au mythe. Et le retour de la dérision, totalement absente de ses deux derniers ouvrages, sera sans doute une découverte pour certains.

 

Chronique de L’or des livres 

 

Une autre chronique ? C’est ici 

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, Actes Sud, 



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