La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Fiction sur histoire. Fiction : qu’en fut-il de la vie de tous les jours auprès du génial logicien Kurt Gödel ? Yannick Grannec a imaginé celle d’Adèle, sa femme, ancienne danseuse dans un bar de seconde zone à Vienne, arc boutée sur son désir et son œuvre, que Gödel survive, qu’elle-même arrache un peu de plaisir à la vie, et, qu’au bout du compte, Kurt, fou et fêté, parvienne à 72 ans, bref plusieurs décades de lutte menée par Adèle contre la mère de Kurt, contre la paranoïa du grand homme, son refus de la nourriture, l’histoire nazie de l’Autriche, l’échec de la maternité, la fuite, l’exil, la mort. Adèle se raconte à Anna qui, missionnée par une institution universitaire, vient la voir dans sa maison de retraite, après la mort de son mari : il faut qu’elle lègue les papiers de Kurt à la communauté des savants qui la détestent.

La Déesse des petites victoires (titre admirable) figure un livre de dialogue. Les échanges entre Adèle et Anna prennent le lecteur, l’emmènent à la maison de retraite, font entendre l’amertume d’Adèle « devenue une mégère par mesure de sécurité » (p.340), la défense d’Anna qui cède à l’amitié et s’ouvre à l’affection. Il y a dans ces dialogues de femmes de l’oxygène, du vent, un claquement de l’histoire, la violence du destin, il y a de la vérité – voilà une fiction réussie. La langue en est rapide mais sans sécheresse, langue de portraits parlés, efficace, travaillée mais où l’on ne sent plus le travail, une langue bien dans ses muscles, qui se repose dans les parties de récit – même si c’est toujours Adèle qui parle — où change son rythme, où elle se détend.

Le roman, qui repose sur une solide documentation à propos des lieux, des temps, des collègues de Gödel à Princeton, ralentit un peu dans la description de réunions privées avec savants et épouses (pas facile de faire parler Einstein) et a la faiblesse de tendre vers une démonstration au travers du personnage d’Anna. Celle-ci, pure fiction, aime et fuit Léonard, son amour d’enfance devenu informaticien brillantissime : elle déprime. Elle sera sauvée par son dévouement qui se profile au bénéfice de cette seconde figure de l’homme génial… En traçant pour Anna, conformiste et falote, un destin de femme parallèle à celui d’Adèle – or Anna, fille d’universitaires américains des années 60, n’a rien à voir avec Adèle la danseuse nue de Vienne la folle ! —Yannick Garrec tire Adèle vers la grisaille, en contradiction avec le vrai personnage, arrogant, énergique, effrayant, qu’est la Déesse…

 

Sacrée gageure que ce roman, qui flirte avec une réelle profondeur (c’est quoi, vivre, quand on n’a pas d’œuvre géniale à laisser ? Est-ce que se dévouer au génie cinglé est idiot ? Les génies n’occasionnent-ils pas de la destruction, sorte de dommage collatéral systémique ? il faut les poser à mi voix, ces questions, car elles sont bouleversantes pour tout le monde).

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Chronique de Clarisse Herrenschmidt

Yannick Grannec, La Déesse des petites victoires. Éditions Anne Carrière, Paris, 2012, 469 p. ISBN 978-2843376665

Quatrième de couverture :

Université de Princeton, 1980. Anna Roth, jeune documentaliste sans ambition, se voit confier la tâche de récupérer les archives de Kurt Gödel, le plus fascinant et hermétique mathématicien du XXe siècle.
Sa mission consiste à apprivoiser la veuve du grand homme, une mégère notoire qui semble exercer une vengeance tardive contre l’establishment en refusant de céder les documents d’une incommensurable valeur scientifique.
Dès la première rencontre, Adèle voit clair dans le jeu d’Anna. Contre toute attente, elle ne la rejette pas mais impose ses règles. La vieille femme sait qu’elle va bientôt mourir, et il lui reste une histoire à raconter, une histoire que personne n’a jamais voulu entendre. De la Vienne flamboyante des années 1930 au Princeton de l’après-guerre ; de l’Anschluss au maccarthysme ; de la fin de l’idéal positiviste à l’avènement de l’arme nucléaire, Anna découvre l’épopée d’un génie qui ne savait pas vivre et d’une femme qui ne savait qu’aimer.
Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel. » Cet homme, peu connu des profanes, a eu une vie de légende : à la fois dieu vivant de l’Olympe que représentait Princeton après la guerre et mortel affligé par les pires désordres de la folie. Yannick Grannec a réussi, dans ce premier roman, le tour de force de tisser une grande fresque sur le XXe siècle, une ode au génie humain et un roman profond sur la fonction de l’amour et la finalité de l’existence.

Biographie de l’auteur

Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. La Déesse des petites victoires est son premier roman.
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1 comment on this postSubmit yours
  1. Belle perspective en effet que ce roman, très bien écrit où les personnages ont une profondeur à couper le souffle. Il y a malheureusement des longueurs difficiles à supporter. Les dialogues entre scientifiques sont interminables et souvent bien ennuyeux pour celui qui n’a pas de goût particulier pour les mathématiques ou la physique. Les dialogues entre Adèle et Anna sont de pures merveilles, cette rencontre à elle seule vaut la peine de lire le roman. La description de l’Autriche des années 30 est aussi très réussie. Au fond c’est un très bon roman qu’on prend plaisir à lire.

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